Sa bonté était vraiment sans pareille. Je me souviens d'en avoir reçu moi-même une preuve qui me rend un peu honteuse quand j'y pense. Il m'arrive, lorsque je suis à peindre, de ne plus voir dans le monde que mon modèle, ce qui m'a rendue plus d'une fois tout-à-fait grossière pour ceux qui viennent me troubler quand je travaille. Un matin que j'étais occupée à finir un portrait, le roi de Pologne vint pour me voir. Ayant entendu le bruit de plusieurs chevaux à ma porte, je me doutais bien que c'était lui qui me rendait une visite; mais j'étais tellement absorbée dans mon ouvrage, que je pris de l'humeur, et à tel point, qu'à l'instant où il entr'ouvrait ma porte, je lui criai: «Je n'y suis pas.» Le roi, sans rien dire, remit son manteau et partit. Quand j'eus quitté ma palette, et que je me rappelai de sang-froid ce que je venais de faire, je me le reprochai si vivement, que le soir même j'allai chez le roi de Pologne lui porter mes excuses, et chercher mon pardon. «Comme vous m'avez reçu ce matin!» me dit-il dès qu'il m'aperçut. Puis il ajouta de suite: «Je comprends parfaitement que lorsqu'on dérange un artiste bien occupé, on lui cause de l'impatience; aussi croyez bien que je ne vous en veux point du tout.» Et il me força à rester à souper, où il ne fut plus question de mes torts.

Je manquais rarement les petits soupers du roi de Pologne. Lord Withworth, ambassadeur d'Angleterre en Russie, et le marquis de Rivière y étaient aussi très fidèles. Nous préférions tous trois ces réunions intimes aux grandes cohues; car, après le souper, il s'établissait constamment une causerie charmante, que le roi surtout savait animer par une foule d'anecdotes pleines d'intérêt. Un soir que je m'étais rendue à l'invitation habituelle, je fus frappée du singulier changement que j'observai dans le regard de notre cher prince; son oeil gauche surtout me parut si terne que j'en fus effrayée. En sortant, je dis sur l'escalier à lord Withworth et au marquis de Rivière qui me donnait le bras: «Savez-vous que le roi m'inquiète beaucoup?--Pourquoi cela? me répondit-on, il paraissait être à merveille; il vient de causer comme à l'ordinaire.--J'ai le malheur d'être bonne physionomiste [3], repris-je, j'ai remarqué dans ses yeux un trouble extraordinaire. Le roi mourra bientôt.» Hélas! j'avais trop bien deviné; car le lendemain il fut frappé d'une attaque d'apoplexie, et peu de jours après on l'enterra dans la citadelle, près de Catherine. Je ne pus apprendre cette mort sans éprouver un chagrin bien réel, que partagèrent tous ceux qui avaient connu le roi de Pologne.

Stanislas Poniatowski ne s'était jamais marié; il avait une nièce et deux neveux. L'aîné de ces derniers, le prince Joseph Poniatowski, est bien connu par ses talens et par l'extrême bravoure qui l'ont fait surnommer le Bayard polonais. À l'époque où je l'ai connu à Pétersbourg, il pouvait avoir vingt-cinq à vingt-sept ans. Quoique son front fût déjà dégarni de cheveux, son visage était remarquablement beau. Tous ses traits, d'une régularité admirable, exprimaient la douceur et la noblesse d'ame. Il venait de déployer une si prodigieuse valeur, de si grandes connaissances militaires dans les dernières guerres contre les Turcs, que la voix publique le proclamait déjà grand capitaine, et je m'étonnais en le voyant qu'on pût avoir acquis si jeune une si haute réputation. Chacun enviait à Pétersbourg la joie de le recevoir et de le fêter. Dans un grand souper qu'on lui donna, auquel je fus invitée, toutes les femmes le pressant de faire faire son portrait par moi, il répondit avec une modestie qui a toujours été dans son caractère: «Il faut que je gagne plusieurs batailles avant de me faire peindre par madame Lebrun.»

Lorsque, plus tard, j'ai revu Joseph Poniatowski à Paris, je ne pouvais d'abord le reconnaître, tant il était changé. Il portait en outre une vilaine perruque qui achevait de le rendre méconnaissable. Toutefois sa renommée s'était accrue au point, qu'il pouvait se consoler d'avoir perdu sa beauté. Il se préparait alors à partir pour faire la guerre d'Allemagne sous Napoléon, dont, en sa qualité de Polonais, il était devenu l'allié fidèle. On sait assez quelle valeur il déploya dans les campagnes de 1812 et 1813, et quel événement funeste vint mettre un terme à cette noble carrière [4].

Le frère de Joseph Poniatowski ne lui ressemblait en aucune manière; il était grand, sec et froid. Je l'ai très peu vu à Pétersbourg, je me souviens pourtant qu'il vint un matin chez moi voir le portrait de la comtesse Strogonoff, et qu'il ne s'occupa que du cadre. Il avait pourtant de grandes prétentions à se connaître en peinture, et se laissait guider dans ses jugemens par un artiste qui dessinait très bien, mais qui se distinguait surtout en imitant les croquis de Raphaël, ce qui lui donnait un souverain mépris pour l'école française.

La nièce du roi de Pologne, madame Ménicheck, m'a constamment témoigné de l'obligeance, et je l'ai revue à Paris avec un grand plaisir. Elle me fit faire à Pétersbourg le portrait de sa fille [5], alors très enfant, que je peignis jouant avec son chien, et celui de son oncle, le roi de Pologne, costumé à la Henri IV. Le premier que j'avais fait de cet aimable prince, je l'ai gardé pour moi.


CHAPITRE III.

Ma réception à l'Académie de Pétersbourg.--Ma fille,
Chagrins que me causa son mariage.--La comtesse
Czernicheff.--Je pars pour Moscou.