V
Le talent de madame Saint-Huberty.—Ses succès.—Les costumes.—Le salon
de Madame Saint-Huberty.—Couplets du comte de Tilly.—Je pars pour
Toulouse.—Un compliment de MM. les capitouls.—Retraite de madame
Saint-Huberty.—Son mariage avec le comte d'Entraigues. Ils vont à
Londres.—M. d'Entraigues et madame Saint-Huberty sont assassinés.
Madame Saint-Huberty était alors dans tout le brillant de sa carrière dramatique, elle venait d'être couronnée dans le rôle de Didon, ce qui n'était point encore arrivé jusqu'alors à l'Opéra.
Le talent de madame Saint-Huberty était bien extraordinaire, puisqu'à l'âge que j'avais alors, j'en avais été frappée au point d'imiter parfaitement sa manière de dire le chant. On s'amusait souvent à me faire placer derrière un paravent pour compléter l'illusion. Elle prononçait d'une façon qui paraîtrait exagérée, aujourd'hui que si peu de chanteurs font entendre les paroles; mais comme elle le disait elle-même, il le fallait pour se faire comprendre dans cet immense vaisseau, où la voix doit porter dans toutes les parties de la salle. Cela donnait d'ailleurs une grande énergie à son jeu, surtout dans ces phrases jetées, dans ces inspirations semblables au: Qu'en dis-tu? de Talma. L'expression de sa physionomie était admirable. Elle se faisait applaudir sans parler, dans Alceste, lorsqu'elle écoutait la voix qui lui dit:
… Le roi doit mourir aujourd'hui
Si quelqu'autre à la mort ne se livre pour lui.
Elle se faisait applaudir de même dans Didon, par la manière dont elle regardait Énée avant de lui adresser ces vers:
Oh! que je fus bien inspirée
Quand je vous reçus dans ma cour!
Son air d'ironie lorsque Yarbe l'avertit qu'Énée est près de l'abandonner, et qu'elle lui répond: Énée! son regard, son sourire disaient tout et amenaient naturellement:
Allez, Yarbe, allez, vous connaîtrez Énée:
Vous verrez si Didon se voit abandonnée.
Aujourd'hui de l'hymen on prépare les feux.
On allume pour nous les flambeaux d'hyménée;
Jugez s'il se prépare à s'éloigner de moi!
Dans les moments d'élan, c'était de la tragédie à la manière de Monvel et de Talma, et de la tragédie d'autant plus difficile que dans le chant, les mêmes phrases se répètent: