Je fis un nouvel engagement avec Saint-Georges et Lamothe pour des concerts, à Lille, en 1791. Lorsqu'ils furent terminés, Saint-Georges comptait les renouveler à Tournay. Cette ville était alors le rendez-vous des émigrés[41]. Ils ne voulurent point y admettre le créole. On lui conseilla même de n'y pas faire un plus long séjour.

Ce fut à son retour à Paris que Saint-Georges forma un régiment de mulâtres dont on le nomma colonel; il revint à Lille au moment du siège, et son régiment se battit contre les Autrichiens. J'appris depuis que Saint-Georges et Lamothe étaient partis pour Saint-Domingue qui était en pleine révolution; on répandit même le bruit qu'ils avaient été pendus dans une émeute. Depuis assez long-temps je les croyais donc morts, et je leur avais donné tous mes regrets, lorsqu'un jour que j'étais assise au Palais-Royal avec une de mes amies, et que notre attention était fixée à la lecture d'une gazette, je ne remarquai pas tout de suite deux personnes qui s'étaient placées devant moi. En levant les yeux, je les reconnus, et je jetai un cri comme si j'eusse envisagé deux fantômes; c'étaient Lamothe et Saint-Georges, qui me chanta:

À la fin vous voilà! Je vous croyais pendus.
Depuis bientôt deux ans qu'êtes-vous devenus?

—Non leur dis-je, je ne vous croyais pas précisément pendus, mais bien morts, et je vous ai pris pour des revenants.

—Nous le sommes en effet, car nous revenons de loin, me dirent-ils.

Je les revis plusieurs fois encore, mais nous fûmes bientôt tous dispersés. À mon retour de Russie, en 1813, Saint-Georges ne vivait plus, Lamothe était attaché à la maison du duc de Berry. Après l'horrible catastrophe de ce prince, Lamothe alla à Munich, où Eugène Beauharnais l'accueillit avec empressement: mais destiné à survivre à tous ses protecteurs, je le retrouvai en passant dans cette ville. Le roi de Bavière actuel lui avait conservé sa place. C'est lui qui nous fit voir ce beau théâtre où l'on joue le grand opéra. Le roi est passionné pour la musique, et l'on y exécute quelquefois ses partitions; mais cette vaste salle est d'un aspect bien triste, par le peu de monde qui s'y trouve réuni.

XI

Talma dans Charles IX.-Il est admis sociétaire du Théâtre Français.—Le théâtre des Élèves de l'Opéra.—Le théâtre de Monsieur.—Préville et Raffanelli.—Mon début dans la Serva Patrona et dans le Devin du village.—Dubuisson.—Le comte de Grammont.—Anecdotes.—Je prends l'emploi des soubrettes: Mon début au théâtre de la rue Richelieu dans Guerre ouverte.

Je reprends ma correspondance avec madame Lemoine-Dubarry.

À madame Lemoine-Dubarry, à Toulouse.