«Voici les couplets que j'ai chantés à cette fête donnée chez Mirabeau; ils sont du Cousin Jacques:

«Tous ces Français que loin de nous
L'espérance retient encore[46]
Ils n'ont pas vu d'un jour si doux
Briller la bienfaisante aurore,
Pareils à ceux que le ciel fit
Habitants d'un autre hémisphère,
Ils sont au milieu de la nuit
Quand le plein midi nous éclaire.

«Mais surtout n'oublions jamais
Que chacun d'eux est notre frère:
La voix du sang chez les Français
Doit-elle un seul instant se taire?
Loin d'avoir un cruel plaisir
À les voir se troubler et craindre,
Pour parvenir à les guérir,
Il faut nous borner à les plaindre.

«Je veux vous conter une singulière scène qui est arrivée au théâtre du Palais-Royal[47] le jour où Mirabeau y a amené les Fédérés Marseillais, pour lesquels il avait demandé Gaston et Bayard. Ils étaient en grand nombre, et la salle était tellement remplie, qu'on avait été obligé d'en placer une partie sur le théâtre de manière à ne pas gêner la scène. La plupart d'entre eux ne se doutaient pas de ce que c'était qu'une représentation théâtrale, et n'y avaient jamais assisté. Aussi portaient-ils une grande attention à la pièce. Bayard était joué par un nommé Valois, acteur de province, qui n'était pas sans mérite[48].

«Nos Fédérés s'étaient tellement identifiés avec l'action, qu'ils ne pensaient plus qu'ils étaient sur la scène. Au moment où Bayard, blessé, étendu sur un brancard et couvert de trophées, est surpris par Avogard et les siens qui viennent pour l'assassiner, sur ce vers,

Viens, traître, je t'attends!

«tous les fédérés, comme si c'eût été pour eux une réplique, tirèrent leurs sabres et vinrent entourer le lit de Bayard. Ce mouvement spontané, auquel on était loin de s'attendre, donna un grand succès à ce nouveau dénoûment. Les applaudissements ne cessaient pas, et si Bayard ne leur eût assuré qu'il ne courait aucun danger, Avogard et ses soldats auraient mal passé leur temps.

«L. F.»

XVIII

Théâtre des Variétés au Palais-Royal.—Ouverture du théâtre de la rue de
Richelieu.—Monvel, son retour de Suède.—Ses débuts au théâtre des
Variétés.—Les chemises à Gorsas—Talma, Dugazon, Madame Vestris.—Le
Foyer.—Mademoiselle Rachel.—Mademoiselle Sainval.—Monvel dans la
tragédie.—Anecdote sur M. de la Harpe.—Les opéras-comiques de
Monvel.—Blaise et Babet.—La Chanson de Lisette.