La carrière des arts est ingrate pour ceux qui en sont les interprètes; à peine en reste-il un faible souvenir. C'est du temps que le peintre acquiert une plus grande renommée: il en est même dont les ouvrages n'ont été appréciés qu'après leur mort. La littérature peut changer de genre, le goût s'épure, mais il reste des monuments que le temps ne saurait détruire. Ce qui est véritablement beau, est beau dans tous les siècles. Chaque époque a possédé ses écrivains; s'ils sont parfois méconnus par le public épris du changement, le temps qui détruit les préjugés et l'esprit de coterie, remet tout à sa place. Mais que reste-t-il des acteurs célèbres? Encore quelques années, lorsque cette génération sera entièrement détruite, que restera-t-il de Lekain, de Talma, de madame Saint-Huberty, de Monvel, de mademoiselle Contat? quelques vagues traditions qui s'affaibliront et que l'on regardera comme un radotage du vieux goût.

À mesure que le tableau s'éloigne, les couleurs s'effacent, et si l'on se rappelle quelque chose, ce sont les défauts qu'on leur reprochait. Lorsque j'entends parler de Monvel par des gens qui ne l'ont pas vu, on ne manque jamais de dire: «il avait un physique grêle; son manque de dents nuisait à son organe, et d'ailleurs le goût change; il faut savoir si tous ces talents réunis alors, plairaient maintenant?» Je le crois, car il y a quelque chose qui ne change jamais et qui frappe juste sur toutes les classes de spectateurs. J'ai quelquefois entendu, le jour des représentations gratis, les gens du peuple se disant: «As-tu vu? ils ne se gênent pas, c'est qu'ils ont l'air d'être chez eux.» Et dans la tragédie, ils applaudissaient toujours à propos, guidés par cet instinct de la nature, qui nous révèle ce qui est beau, et qui nous sert quelquefois mieux que l'instruction.

Lorsque Monvel fit jouer sa comédie de l'Amant bourru, au Théâtre-Français, M. de La Harpe était directeur du Mercure de France; il y distribuait l'éloge et la critique, souvent avec partialité. Rencontrant Monvel à la sortie du spectacle, il l'arrête pour lui témoigner combien il est enchanté de sa pièce, l'assure qu'il n'y a qu'une voix là-dessus, que tout le bien qu'il en pense, il l'écrira dans le Mercure, que c'est une tâche facile de faire l'éloge d'un semblable ouvrage, et qu'il ne sera que l'interprète de l'opinion générale.

Le lendemain, quelques amis de l'auteur arrivent chez lui, le Mercure à la main, et Monvel n'est pas peu surpris d'y lire la critique la plus amère de son oeuvre. Cette perfidie l'indigna avec raison; car n'ayant point recherché les éloges du rédacteur, il pouvait les croire sincères; il fut piqué au vif. Amour-propre d'auteur ne se calme pas facilement; aussi se promit-il de saisir la première occasion qui se présenterait de se venger; elle ne tarda pas à s'offrir.

M. de La Harpe fit jouer sa tragédie des Barmecides. Cet ouvrage tomba complètement, et Monvel en fit une parodie qui fut donnée aux boulevards et qui fit courir tout Paris.

La pièce finissait par l'enterrement des Barmecides, dont le dernier frère jouait la marche funèbre sur la harpe. Lorsqu'ils avaient tous disparu dans un immense trou, il s'y précipitait avec son instrument, et la toile tombait. La Harpe et Monvel furent toujours mal ensemble depuis cette époque, comme on peut le croire.

Avant d'aller en Suède, Monvel avait déjà enrichi le théâtre de l'Opéra-Comique d'une quantité de jolis ouvrages: les Trois Fermiers, Alexis et Justine, Julie et l'Erreur d'un moment, mais surtout Blaise et Babet, qui eut un grand nombre de représentations, et qui était joué admirablement par madame Dugazon. L'auteur m'a raconté que, le jour où l'on donnait pour la première fois cet opéra, il y avait, au Théâtre-Français, une représentation extraordinaire, par ordre, dans laquelle il jouait le rôle du métromane de la Métromanie; il ne put donc assister à sa pièce, et il n'était pas sans inquiétude sur la réussite; aussi n'avait-il jamais mieux dit ce monologue, où M. de l'Empirée peint l'état d'un pauvre auteur devant un parterre agité[52].

Tantôt bruyant, tantôt dans un profond silence.

Au dénouement, lorsque la soubrette dit, en le désignant:

Tenez, voilà l'auteur que l'on vient de siffler,