Julie eût été l'Aspasie de son siècle, si ce siècle eût ressemblé à celui de Périclès. Elle n'avait point la beauté de cette femme célèbre, mais elle en possédait l'esprit et la grâce. Le charme qu'elle répandait autour d'elle attirait tout ce qu'il y avait de marquant à la cour et à la ville, et l'on briguait l'avantage d'être admis dans son cercle.

Les premiers essais de ce jeune homme qui devait être un jour un grand acteur et le Roscius de l'époque, avaient enchanté Julie, dont l'esprit, rempli de poésie, comprenait si bien les arts. De l'admiration à la passion, l'espace fut bientôt franchi. Elle employa son influence à lui faire des amis de tous les jeunes auteurs qui composaient son cercle, et qui devaient eux-mêmes aspirer à une brillante carrière, si la Révolution n'eût pas arrêté ces talents poétiques chez les uns pour tourner leur esprit vers la politique, et si la crainte de la faux révolutionnaire n'eût réduit les autres au silence.

Depuis 1789, la société de Julie se composait en grande partie de ceux que l'on a depuis nommés les Girondins, dénomination que l'on donnait non-seulement aux députés de la Gironde, mais à tous les hommes d'esprit qui étaient d'une opinion modérée. Vergniaud, Louvet, Roger-Ducos, Roland, Condorcet, etc., se rencontraient chez Julie, ainsi que beaucoup de gens de lettres et de savants, Millin, Lenoir que l'on nommait alors le beau Lenoir, le poète Lebrun, Ducis, Legouvé, Bitaubé, Marie-Joseph Chénier, Lemercier, Giry-Dupré, Saint-Albin, Souques, Riouffe, Champfort et beaucoup d'artistes, David, Garat et autres dont il sera question dans le cours de ces Souvenirs.

Cette société avait beaucoup contribué à mettre le talent de Talma dans un jour favorable. Sans cela, il eût peut être été long-temps à percer, Chénier, Ducis, Lemercier et Legouvé sont ceux qui ont le plus particulièrement travaillé à ouvrir devant Talma la brillante carrière qu'il a parcourue; mais avant eux, David, car c'est d'après les conseils de ce célèbre peintre, que Talma a été le premier à s'affranchir de l'usage ridicule de la poudre, des hanches, des chapeaux à plumes, et de mille autres absurdités adoptées par ses prédécesseurs. Il fut secondé par les antiquaires et les savants. Ses propres recherches sur les Grecs, les Romains et les monuments du moyen-âge, le mirent à même de se créer une garde-robe remarquable par son exactitude. Ses cuirasses, ses casques, ses armes étaient du plus grand prix. Julie ne croyait pouvoir faire un meilleur usage de sa fortune, qu'en secondant son mari dans tout ce qui pouvait contribuer à le faire paraître avec avantage. La grande galerie de sa maison n'était meublée que de yatagans turcs, de flèches indiennes, de casques gaulois, de poignards grecs; ces trophées d'armes étaient tous suspendus aux murailles.

Peu de femmes possédaient à un aussi haut degré que madame Talma, un style aimable et exempt de prétention. Elle donnait du charme au plus petit billet. L'on aurait pu la comparer à madame de Sévigné, écrivant dans notre siècle. Mais une de ses qualités les plus précieuses, c'était son âme ardente pour ses amis. Elle s'exposait, pour eux, dans un temps où les vertus étaient des crimes. Combien de fois ne l'a-t-on pas vue, elle si indolente pour son propre compte, courir tout Paris pour servir des proscrits? Elle était souvent fort mal accueillie dans les bureaux, car les amis d'hier n'étaient quelquefois plus ceux d'aujourd'hui; mais elle ne se rebutait pas, et sa persévérance finissait par obtenir ce qu'elle avait sollicité. Enfin, c'était un de ces êtres trop rares sur la terre, et dont il faut honorer la mémoire, lorsqu'on a eu le bonheur de les y rencontrer[6].

III

Le comte Jean Dubarry et le comte Guillaume Dubarry.—Madame Diot et madame Lemoine-Dubarry.—Leur entrevue avec le comte Guillaume.—La famille des Dubarry à Toulouse.—Leur train de vie.—Anecdotes.

Madame Lemoine-Dubarry est, avec Julie Talma, la personne avec laquelle mes relations ont été le plus intimes. Je dois donner aussi quelques, détails sur cette dame et sa famille.

Lorsque le comte Jean Dubarry, que l'on appelait le Roué, eut rêvé sa fortune et celle de sa famille en faisant épouser à son frère la maîtresse de Louis XV, il le fit venir d'une petite ville du Languedoc où il végétait ainsi que mademoiselle Chon, leur soeur. Toute la parenté accourut à Toulouse, et chacun prit une part plus ou moins grande à cette fortune inespérée. Le comte d'Argicourt fut le seul qui ne voulut rien lui devoir, aussi l'appelait-on dans sa famille le comte d'Argent-court. Il resta simple officier et n'en fut que plus estimé.

Mademoiselle Chon fut placée auprès de la favorite pour lui servir de guide. Elle avait de l'esprit d'intrigue, des manières distinguées, et ne ressemblait pas en cela au reste de la famille. Elle aurait bien voulu les faire adopter à son élève, du moins en public. Mais ses conseils furent peu suivis en ce point.