Ceux qui ne les ont pas vues regardent ces récits comme un tableau qui peut ne pas être ressemblant. Ce n'est qu'en le contemplant qu'on en apprécie la vérité. Je crus, au premier abord, que ce triste séjour ne pouvait renfermer aucun être vivant. Cependant nous aperçûmes quelques misérables huttes de pêcheurs, accrochées aux rochers comme des coquillages, ou des nids d'oiseaux de proie, et bientôt nous découvrîmes la maison de poste où descendent les voyageurs et les courriers; c'est aussi là que demeuraient alors les autorités russes, cette île se trouvant dans les limites de la Finlande. On mit à notre disposition une grande chambre et deux espèces de cabinets.
Comme je voyageais avec une dame et son mari, et que nous étions arrivés les premiers, nous choisîmes un de ces cabinets où il y avait deux petits lits, une table et deux chaises; c'était une des pièces de luxe. Ceux qui vinrent après nous furent obligés de s'arranger de la grande chambre, où l'on étala du foin, de la paille, et les matelas de ceux qui en avaient, car c'est un meuble que l'on emporte presque toujours dans les kibicks, voitures de voyage où l'on est couché comme dans un lit. Quelques personnes cherchèrent à se nicher dans les huttes de pêcheurs.
Le lendemain, un des officiers russes qui avaient visé mon passeport me proposa une promenade pour prendre une connaissance plus exacte des lieux que nous devions habiter. Il était cinq heures: la journée avait été assez claire; quelques rayons de soleil dardaient sur la neige, et, s'élevant au-dessus des rochers, ressemblaient plutôt à une aurore boréale qu'au coucher du soleil. Les accidens devenus plus visibles de moment en moment. À cette heure, qui clôt la journée et amène le crépuscule, les objets se détachent et prennent un aspect imposant.
Les impressions qui nous sont transmises par la nature fascinent notre imagination, prennent une grande puissance sur notre esprit, nous abattent ou nous donnent de l'énergie.
J'étais au bord d'un rocher, j'examinais un faible arbuste jeté par le hasard; cet arbuste semblait gémir sous le souffle du vent, et j'étais tentée de lui adresser ces vers:
«Vas, ta plainte m'émeut, car elle me rappelle
La douleur qui traverse aussi le coeur humain.
Ne puis-je transporter ta tige qui chancelle,
Et te voir reverdir en un riant matin.»
En observant le tableau que nous avions devant les yeux, on aurait pu se croire sous l'influence d'un songe fantastique, et le mauvais génie de cette île, contemplant le voyageur du haut du pic le plus élevé, dans l'espoir que le danger du flot glacé le forcera à gravir ces roches inhospitalières, pour y trouver une mort plus sûre et plus prompte. C'est ce qui arrivait souvent aux malheureux forcés de s'y réfugier, ne pouvant plus retourner en arrière.
—Savez-vous, dis-je à mon cicerone, qu'il faut être en effet sous l'influence d'un maléfice pour vivre en un semblable lieu? Si une fée secourable voulait lui rendre sa forme première pendant que nous y sommes encore, ce serait d'ailleurs une idée consolante à emporter avec soi que de laisser ces pauvres habitans dans une position plus supportable.
—Mais ne croyez pas, me dit mon conducteur qu'ils se trouvent malheureux. Ils ne sont jamais sortis de leurs limites. La mer, les lacs, les rochers, voilà ce qui a toujours frappé leurs regards: ils pensent que le monde est fait ainsi, et ne désirent pas autre chose; ils sont joyeux, ils dansent, ils chantent. Il y a de jolies filles, de beaux garçons. On y fait l'amour comme partout, et peut-être y est-on plus heureux.
—Je serais curieuse de connaître le sujet de leurs chants. Ces plantes aquatiques sont peu poétiques. Ils ne peuvent comparer leurs belles ni au lys ni à la rose, et le nénuphar, tressé avec des roseaux, composerait une singulière couronne de mariée, vous en conviendrez.