Le grand apaisement du soir calmait peu à peu la petite âme insurgée. Cependant aucune douceur n’y pénétrait. Laurent, simplement, réfléchissait; et ses réflexions restaient combatives, ardentes.

Ma bicyclette, je la veux! Ils me la donneront... Ou bien...

Régner sur les autres. Dominer. Il se voyait en rêve évoluant sur cette machine toute neuve, au milieu des enfants du village rassemblés, pleins d’envie et d’admiration. Il imaginait les acrobaties qu’il ferait, et aussi les grandes courses vertigineuses qui l’emporteraient sur les routes.

Aller loin. Aller où l’on veut, sans contrôle, seul avec son désir!

D’avance il méprisait ses compagnons, qui, eux, n’auraient pas comme lui de bicyclette. Il aimait mépriser. C’était une forme de solitude. Sans formuler aucun de ces mots, il se sentait aristocrate, sombre, farouche.

Parmi ce crépuscule, le long de l’allée magnifique, il ne goûtait rien de la grande poésie qui l’enveloppait. Il ne se répandait pas dans la nature. Avec sa force intérieure ramassée, courte, il n’était qu’un petit humain déchaîné, terrestre, éminemment plein d’appétits. Mais peut-être était-il ainsi plus proche de cette nature qu’il ne sentait ni admirait, plus semblable à elle qu’aucun rêveur, tout son être tendu vers ses désirs violents comme les branches étaient tendues vers le ciel; et la fatalité qui le menait avait la même puissance que celle qui conduit les racines enterrées, dont la vigueur obscure cherche et prend sa place dans le sol, férocement, en écartant tout pour vivre.

—Ah! te voilà enfin?...

Dans le cri indigné de Mᵐᵉ Carmin, il y eut à la fois de la menace et du soulagement.

On venait d’allumer les lampes. Le couvert était mis.

A la porte de la salle à manger, sur le seuil du petit salon où cousait sa mère, Laurent s’était arrêté, ricanant, ses boucles noires sur les yeux, ses belles joues de petit enfant arrondies autour de sa bouche éclatante. Il connaissait par cœur tout ce qui allait lui être dit, le questionnaire auquel il ne répondrait pas, les blâmes, les avertissements, et, pour finir, l’ordre de monter à sa chambre afin d’y manger son pain sec en guise de dîner. Ceci était la conséquence de cela.