En plein soleil, la chevauchée déboucha sur la grande pelouse, rasa la pièce d’eau parmi l’effarement des cygnes qui s’enfuirent, les ailes ouvertes, et fonça tout droit sur le château.
Le bruit rythmique et furibond des quatre sabots fit accourir toute la maisonnée, qui venait juste de s’éveiller. On vit paraître à la porte de la cuisine les trois servantes levant les bras. On vit François, le jardinier, revenant des serres, jeter de stupeur ses outils par terre. On vit, sorti de son pavillon, l’oncle Jacques, qui se précipitait, en bras de chemise. On vit, enfin, à la fenêtre de sa chambre, Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie. Et celle-ci, comme si elle apercevait le démon lui-même, se mit, au spectacle de son fils ensanglanté sur ce cheval furieux, à pousser des cris d’épouvante, en proie, pour la première fois de son existence, à la plus effrayante attaque de nerfs.
IV
A BOIRE!
Si Laurent, après tant de méfaits successifs, ne partit pas pour le collège, c’est que sa mère, à la dernière minute, découvrit un moyen désespéré de garder son enfant près d’elle.
M. le curé, les domestiques, même l’oncle Jacques criaient tout haut au scandale, et, sourdement, faisaient honte à la malheureuse de vouloir continuer la tâche impossible d’élever toute seule un petit garnement pareil.
Mᵐᵉ Carmin, qui ne voulait pas avoir l’air, par orgueil, de céder aux éternels avis de l’abbé Lost, tira parti, cependant, de l’une des idées qu’il ne cessait de lui suggérer. Mais elle sut habilement la déguiser, de façon à s’en attribuer le mérite.
Elle ne promit pas la bicyclette conseillée par le prêtre, mais...
—Ecoute, Laurent, dit-elle au lendemain des diverses punitions infligées à l’enfant, écoute! Tu as douze ans bientôt. Tu commences à devenir grand. Et pourtant tu te conduis si mal que monsieur le curé recule toujours ta première communion. Tu chantes la messe à l’église, et tu n’es pas capable de te mettre en état de grâce. Tu n’es pas capable, non plus, de t’instruire comme les autres garçons. Cela ne peut pas durer. J’ai tout essayé. Je vois que rien ne sert à rien. Aussi j’ai l’intention de t’envoyer au collège. Si nous n’étions pas à la veille des grandes vacances, tu serais déjà parti. Ne prends pas cet air moqueur. Cette fois-ci, je suis tout à fait décidée. Ne t’en vas pas. J’ai quelque chose à te proposer. Je... Eh bien! je veux bien tenter une autre méthode. Suis-moi bien. Si tu es très sage jusqu’aux vacances, je te promets... Je te promets que tu auras une selle, une bride, tout ce qu’il te faudra pour monter convenablement le poney, puisque cela t’amuse. Est-ce accepté, Laurent?...
Une petite rougeur était montée à son front. Elle savait bien qu’elle pliait devant ce petit pour la première fois. Et cette lâcheté, que lui dictait sa passion maternelle, lui coûtait comme un déshonneur.
Un éclair avait flamboyé dans les yeux gris, couleur de tempête. Laurent comprenait aussi bien que sa mère qu’un grand événement venait de s’accomplir. La réponse fut laconique, cruelle comme une complicité: