*
* *

Il changeait. Il avait encore grandi, sa mauvaise graisse s’était fondue, son teint redevenait clair. Mince et beau, pâle et brun, une petite ombre apparaissait au-dessus de sa bouche trop rouge, épaisse comme un fruit.

Les quatre saisons se succédèrent lentement sans amener rien de nouveau dans la vie singulière de ce jouvenceau silencieux, dont personne ne savait plus rien. Que faisait-il tout le jour, où disparaissait-il? On savait par le village que jamais plus il n’avait même regardé ses anciens compagnons, ceux qui l’avaient vendu. Pas de traces d’une violence quelconque. Mais on l’avait vu se promener seul dans la campagne, fort loin du château, longues courses qu’il faisait à pied, puisqu’il n’avait pas plus accepté la bicyclette que le cheval achetés pour lui.

Et, confinée dans son enfer intérieur, Mᵐᵉ de Bonnevie continuait sans rien dire sa vie ardente et lamentable, sa vie rongée par le chagrin.

Un des premiers jours de l’été—Laurent allait avoir quinze ans,—une femme, une paysanne, se présentant à la porte du château, dit qu’elle voulait parler aux maîtres.

Mᵐᵉ de Bonnevie, qui cousait à la fenêtre ouverte du petit salon, ayant près d’elle son frère, lequel, parfois, venait lui tenir compagnie, entendit de loin le colloque, et se mit à trembler. Un pressentiment l’avertissait qu’il allait être question de Laurent.

—Faites entrer cette femme.

Elle ne la reconnut pas. Ce n’était pas une de ses paysannes. Elle ouvrait la bouche pour l’interroger. Elle n’en eut pas le temps. Une crise de sanglots secouait l’humble créature, qui, rougeaude, édentée, patoisante, se mit tout de suite à raconter:

—Je sommes pas d’ici, Madame et Monsieur, mais de Forleville, à trois lieues. Mais nos ont dit d’ chercher la racine à vot’ château, vu que la pétite, d’après ce qu’elle prêche, a donné l’ signalement de vot’ jeune homme. Et, Madame, c’est eune chose qui n’ se peut pas qu’on laisse passer ça sans que les gendarmes s’en mêlent, car la pétite a d’abord été brutalisée par lui, comme elle m’a tout avoué, qu’ensuite il lui faisait si peur avec ses yeux qu’y fallait qu’alle y r’tourne malgré elle. A treize ans et demie, Madame! Et pourtant alle avait pas d’ vice, marchez! Une pétite qu’était travaillante et toute innocente, et qui n’ pensait à rien qu’à tirer ses vaques quand le gas l’a abordée dans l’ pré, à la soirante. Alle m’aurait dit le soir même ce qui y était arrivé, moi qui n’es qu’une femme veuve, comme chacun sait, que j’ai mes papiers, si vous voulez les voir, j’ l’aurais fait guetter par des voisins avec des gourdins, pour y faire s’n affaire; car, en respectant tout le monde, ce n’est qu’un cochon qui peut faire ce qu’il a fait, que la fillette était toute rompue, qu’il y a tordu les poignets et mis la main sur la bouche, et qu’il l’a arrangée ensuite, comme un assassin qu’il est, en lui défendant après de l’ dire, et en lui commandant de r’venî le lenn’demain, qu’elle y a obéi sans avoir pour qui, comme l’oiseau qu’est charmé par la couleuvre. Mais c’ que j’ veux qu’ vous sachiez tout de suite, c’est qu’au bout d’ trois mois de c’te fréquentation-là, quand que la fillette s’est vue enceinte, alle a cherché la mort en se j’tant dans la rivière, que monsieur Euvrard, fermier, l’a repêchée à temps et m’ l’a ramenée dans eune position qui n’a pas d’ copie, et que la nuit elle a avorté, chose qu’il a bien fallu qu’alle m’esplique en m’ racontant tout. Et j’ai eu beau vouloir recouvrir le mystère, vous pensez bien qu’à c’t heure la fillette est dans la langue du monde, que si j’étais pas v’nue moi-même vous trouver, vous l’auriez su par d’autres; car ils ont dit comme ça à Forleville que vot’ garçon s’en tirerait pas si bien que ça, vu qu’y cherche déjà d’aut’s amours et commence à courir la fille à maître Ferdinand, qu’elle a eu frayeur de lui à la sombreur, pas plus tard qu’hier, qu’il la suivait de près le long des haies, en lui faisant des yeux de loup-garou. Voilà, Madame, ce que j’avions à vous dire, en vous d’mandant queu dommages que vous comptez donner si vous n’ voulez pas du mal-va pour vot’ jeune homme....

En vain Mᵐᵉ Carmin avait-elle tenté d’interrompre le flot de paroles. Barbouillée de larmes, déchaînée, la paysanne haletante ne pouvait plus s’arrêter.