- Savez-vous ce que devinrent votre femme et son père?
- Le premier fut longtemps malade des suites de sa blessure et plus encore peut-être du chagrin causé par la perte des valeurs soustraites dans sa caisse et qu'on ne retrouva pas, naturellement. C'était ou c'est encore, car j'ignore s'il vit, l'être le plus rapace qu'on puisse voir et cela explique l'aversion qu'il me témoignait, mes habitudes et mes goûts étant en complet désaccord avec les siens. Quant à ma femme, au moment où, venant d'être condamné, je quittai la ville où nous habitions, je reçus une lettre d'elle. Après avoir renouvelé les injures et les reproches dont elle m'avait accablé, elle ajoutait: "Jamais mon enfant ne saura même le nom de cette noble famille dont le représentant va porter en prison ce qui lui restait d'honneur."
Car, pour comble de malheur, nous attendions un enfant, misérable petit être condamné à naître et à vivre dans cet infime milieu et dont l'ignorance au sujet de son père devait être un bienfait. Lorsque Nicolas fut rétabli, il quitta la ville avec sa fille, et quand, plus tard, je questionnai timidement, n'osant me faire reconnaître, j'appris que ma femme était morte peu d'années après la naissance de mon enfant. C'était une fille et l'on l'avait nommée Sarah Alain, lui laissant ainsi le nom de baptême de son père.
Au nom de Sarah, le docteur se leva brusquement. Depuis le commencement de ce récit, auquel il avait prêté une oreille attentive, il attendait ce nom. Sitôt que le malade eut parlé de Nicolas Larousse, Robert comprit qu'il avait devant lui le père de la pupille de Mme Martelac et sa pensée considérait avec admiration les voies de la Providence, le mettant en présence de celui dont il avait un soir recueilli l'enfant isolée en ce monde.
- Vous n'avez jamais entendu parler de votre fille? demanda-t-il.
- Jamais.
- Peut-être fussiez-vous, par quelques recherches, parvenu à la retrouver?
- A quoi bon? répondit M. de la Croix-Morgan avec découragement.
- Vous eussiez été moins seul ici-bas.
Le malade parut hésiter un instant, puis il dit doucement: