Toi! Enfin, je ne suis plus seul! disait-il en contemplant le visage de sa fille.

- Non, mon père, vous ne serez plus seul. Nous serons deux pour lutter contre le malheur dont vous avez souffert. Je serai si heureuse de vous apporter la consolation!

- Merci d'être venue! Le docteur a raison, il y a une
Providence, je ne saurais en douter en ce moment!

Les bras passés autour du cou de Sarah, M. de la Croix-Morgan parla longuement. Qui sait ce qu'il raconta dans ce subit épanchement? Les paroles s'échappèrent de ses lèvres, pressées, rapides, ardentes. Comme le forçat, rendu à la liberté, ne regarde pas en arrière et s'élance vers l'horizon ouvert devant lui; ainsi le malade oubliait le passé en voyant s'avancer vers lui cette tendresse inconnue et qui tout à coup faisait battre son coeur d'un sentiment nouveau, bien qu'il lui semblât avoir existé de tout temps dans les fibres intimes de son être.

Hélas! Ce bonheur ne dura qu'un instant. L'âme courbée sous la honte ne peut longtemps oublier le poids qui pèse sur elle. Le souvenir soudain de son fardeau humiliant s'empara de M. de la Croix-Morgan et il sentit un morne désespoir succéder à cette joie d'un moment. Sa fille allait douter de lui et rougir de son passé.

Sarah vit s'obscurcir son regard rayonnant.

- Mon père, lui dit-elle, je vous apporte le bonheur.

Il eut un triste sourire:

- Pauvre enfant, le bonheur n'est pas fait pour moi!

Il l'avait relevée et l'avait fait asseoir près de lui.