- Ce vilain vieillard ne sacrifierait pas un centime pour elle. Cependant, elle est intelligente; on n'a pas ces regards-là quand on ne l'est pas. Ses yeux brillent parfois comme des étoiles et expriment une profonde reconnaissance quand on lui témoigne un peu de bonté. L'autre jour, en allant payer mon terme à Nicolas, j'avais joint à l'argent un jouet pour Sarah; c'est sans doute le seul qu'elle ait reçu dans toute sa petite vie. Si tu savais avec quelle joie elle l'a accueilli! Mais elle n'en a pas joui longtemps; son vieux monstre de grand-père l'a vendu le lendemain à une personne venue chez lui pour acheter des meubles. J'étais outré quand la petite m'a raconté cela, et j'en ai fait le reproche à Nicolas. Crois-tu qu'il en ait rougi? Pas le moins du monde! Il m'a répondu avec cynisme que les jouets étaient faits pour les enfants riches, et que sa petite-fille n'avait pas le temps de jouer. Vois-tu cela? A dix ans! Il vendrait sa propre chair s'il espérait en tirer un peu de monnaie!

- Eh bien! je te promets de soigner de mon mieux ta petite protégée, dit le docteur, et de tâcher d'arracher à son grand-père un peu de bien-être pour elle.

- Cela, tu ne saurais y parvenir, répondit Jacques avec conviction.

- Et maintenant, causons, reprit Robert, prenant une chaise en face de son ami.

- Mais il me semble que c'est ce que nous faisons depuis mon arrivée chez toi. De quoi ou de qui plutôt désires-tu causer? D'Anne, sans doute?

Le docteur rougit.

- Que faut-il en dire? demanda le jeune officier en souriant, C'est à toi de parler sur un pareil sujet. Tu en as le coeur plein, n'est-ce pas?

- Et toi? reprit Robert en regardant son ami.

- Moi? dit celui-ci avec étonnement. Que veux-tu dire?

- Tu la vois souvent chez ma mère?