Anne vient d'arriver; elle a dit bonjour à sa tante, occupée dans la maison par quelque soin de ménage, et est venue l'attendre sur ce talus où déjà se trouve le jeune lieutenant. Celui-ci s'est levé pour lui céder la place, et elle regarde dans la rue, où les marchands se reposent et respirent l'air du soir en causant sur le seuil des magasins.

- Il fait à peine frais en ce moment, dit-elle en tournant la tête vers Jacques, placé plus bas qu'elle, sur la pente du talus, où il s'appuie contre un arbre.

- Le pauvre Robert, enfermé dans Paris, doit beaucoup souffrir de cette chaleur.

Depuis quelque temps, Jacques redouble de zèle pour rappeler son ami au souvenir de la jeune fille. On dirait qu'il se raidit contre un danger imminent et se rattache en désespéré à la pensée du docteur. Tout l'y ramène, surtout lorsqu'il se trouve avec Anne.

Celle-ci lève légèrement les épaules.

- Sans doute! murmure-t-elle avec indifférence.

Ils demeurent un instant silencieux. Madame Martelac agit sans cérémonie avec l'un comme avec l'autre, et obligée de combiner avec Catherine certains arrangements de maison, elle ne se presse pas de venir les retrouver.

La nuit tombe, enveloppant de ses ombres mystérieuses les allées au-dessus desquelles les arbres se rejoignent et laisse seulement les dernières clartés du jour se jouer sur les cimes des quatre vieux ifs taillés en pointe depuis un temps immémorial. On entend dans l'air les cris aigus des martinets se poursuivant en cercle autour des toits et le bourdonnement lointain des bruits de la ville. Tout auprès des deux jeunes gens, un grillon blotti dans l'herbe envoie vers eux sa chanson monotone, et le ciel, embrasé pendant tout le jour, atténue son éclat et se revêt d'azur, pâli vers le couchant par l'adieu du soleil, disparu derrière des nuages d'or.

Anne, tournée vers Jacques, fixe de ses beaux yeux au regard clair les ombres feuillues du jardin; ses traits s'estompent sous la brume descendant rapidement et le lieutenant ne peut s'empêcher de remarquer qu'en adoucissant sa fière beauté, ce demi-jour la rend plus séduisante. Faisant effort pour rompre ce dangereux silence, il reprend:

- C'est le plus noble coeur que je connaisse!