- Impossible! A pareille heure, ce serait une invasion que je ne saurais me permettre qu'en pays conquis! Je n'ai pas l'honneur de la connaître.
- Vous ferez connaissance. Elle accueille toujours très bien les amis de son fils.
Jacques se débattit un instant, trouvant la chose indiscrète de sa part. Mais Robert insista et eut facilement raison des scrupules du lieutenant, trop heureux d'ailleurs de la perspective d'une soirée passée avec lui pour résister longtemps à cette invitation.
- Je n'espérais pas te trouver ici en ce moment, reprit M. Hilleret, quand il eut enfin consenti à se laisser diriger vers la maison de Madame Martelac. Je te croyais à Paris, où ta réputation grandit malgré ta jeunesse et c'est pourquoi j'ai hésité à t'arrêter.
- Non pas à m'arrêter, mon ami, car tu l'as fait avec une crâne désinvolture, il faut l'avouer! Tout au plus as-tu hésité à me questionner pour t'assurer de mon identité. Je bénis le hasard qui me fait te rencontrer justement le jour de ton arrivée ici quand moi-même j'y suis pour quelques heures seulement. Je retourne après-demain à Paris, mais je viens voir ma mère toutes les fois qu'il m'est possible de m'arracher à mes occupations.
Les deux jeunes gens avaient tout en causant remonté la rue. Robert s'arrêta devant une vieille maison à laquelle on arrivait par un perron de trois marches, profondément usées au milieu par les pas de nombreuses générations. De chaque côté une rampe en fer offrait un appui pour les gravir. Le docteur sonna, et se tournant ensuite vers Jacques, il lui dit:
- Sois le bienvenu dans cette chère demeure qui m'a vu naître après avoir abrité un nombre considérable de Martelac, peu fortunés, je crois, si j'en juge par l'aspect de la maison qu'ils m'ont léguée.
Cette maison, en effet, ne pouvait donner une haute idée de la fortune de ses propriétaires passés et présents. Humblement retirée, un peu en arrière de l'alignement de la rue, elle semblait faire timidement place à deux constructions neuves qui s'étaient élevées de chaque côté d'elle et l'écrasaient de leur jeunesse arrogante. Son toit affaissé était couvert de tuiles brunies par le temps et ses fenêtres s'ouvraient, les unes larges au-delà de l'ordinaire, les autres longues et étroites comme des meurtrières, suivant le goût capricieux de l'architecte chargé de la construire. La lumière tremblotante des becs de gaz revêtait sa façade noircie d'une teinte jaune, tandis qu'elle faisait briller par instants la blancheur neuve de ses voisines.
Madame Martelac était venue habiter là aussitôt après son mariage; son fils y était né, son mari y était mort et pour rien au monde elle n'eût consenti à abandonner cette demeure imprégnée de ses souvenirs.
Nos pères avaient l'amour de la maison, l'amour du chez soi, et ils s'en trouvaient bien. Les générations se succédaient entre les mêmes murs, en face des mêmes horizons. Elles grandissaient dans le même milieu, transformé lentement par le temps, et s'attachaient instinctivement à ces habitations dans lesquelles leurs ancêtres avaient eu leurs joies et leurs peines, comme elles-mêmes à leur tour y avaient les leurs. Elles retrouvaient là les traces de leurs ascendants et les exemples sur lesquels elles cherchaient à former leur vie. L'amour du changement est venu, amenant le besoin de locomotion et emportant du même coup cette austère recherche des leçons du passé. Nous secouons au vent des excursions lointaines les souvenirs au milieu desquels nos prédécesseurs s'enfermaient pieusement.