Quand cette porte cède à ses efforts, un flot de lumière entre et un moment éblouie, Sarah se retourne en mettant la main sur ses yeux. Lorsqu'elle la laisse retomber, elle jette un cri. A quelques pas d'elle, son grand-père est étendu, rigide, la face congestionnée et les yeux grands ouverts. L'enfant porte de nouveau la main à son visage et s'élance dans la rue.

En quelques minutes, tous les voisins sont réunis, hommes et femmes, discutant sur l'évènement et jetant un regard curieux dans cette demeure où ils n'ont jamais pénétré.

Ce fut un brouhaha indescriptible au milieu duquel se croisaient les exclamations des femmes terrifiées, les explications qu'elles croyaient pouvoir donner sur cette mort inattendue et les empressements de quelques-unes d'entre elles, lesquelles n'ayant pas perdu tout espoir, coururent les unes chez un prêtre, les autres chez le docteur le plus proche. Les premières pensaient avec raison que le vieillard, s'il vivait encore, pouvait avoir un rude compte à rendre à Dieu avant de partir pour l'autre monde.

Mais tout fut inutile. Quand on releva Nicolas, il n'était plus qu'un cadavre et le docteur accouru en hâte, constata la mort, due à un de ces accidents que rien ne saurait faire prévoir et qui frappent les mieux constitués. Personne ne pouvait savoir quelle circonstance avait brisé subitement cette vie misérablement attachée aux richesses de ce monde. Sarah, seule avait vu l'étrange visiteur venu dans la soirée au magasin; retirée dans sa chambre sur l'ordre de Nicolas, elle avait d'abord écouté avec terreur l'éclat des voix s'élevant comme dans une discussion. Puis le bruit s'étant apaisé, elle s'était rassurée et avec l'insouciance de son âge, l'enfant s'était endormie, sans se douter du passage de la mort si près d'elle.

Ainsi, le vieux marchand était tombé victime de son avarice; sa douleur d'être dépouillé de ses trésors avait été d'une telle violence qu'elle avait rompu l'équilibre de sa vie. Tombé dans l'éternité sans peut-être en avoir conscience, il avait quitté les trésors amassés avec tant de soins et ses yeux subitement fermés de ce côté-ci de la tombe, s'étaient ouverts sur la vie éternelle, où notre seul trésor sera celui que les vers ne rongent point et que les voleurs ne sauraient dérober.

Sarah, épouvantée, se tenait à distance, osant à peine tourner les yeux vers le lit sur lequel on avait déposé son grand-père; elle regardait d'un air inquiet cette foule curieuse qui, maintenant, allait et venait devant la porte sans entrer, car un agent de police avait été appelé et avait fait évacuer la maison. Quelques femmes essayèrent de lui parler, mais repoussée de tous jusque-là à cause de son grand-père, elle se montra sauvage et reçut froidement ces consolations de deux ou trois voisines compatissantes.

Appuyée près de la fenêtre, les mains croisées, les traits sévères et comme empreints de la rigidité du cadavre, le coeur serré par une angoisse inconnue, la pauvre petite ne savait que devenir. Ses regards craintifs allaient du docteur à l'agent de police, sans comprendre les paroles qu'ils échangeaient. Enfin, ce dernier se tourna vers elle:

- C'était votre grand-père? demanda-t-il en indiquant du geste le corps étendu sur le lit.

L'enfant inclina la tête.

- Où sont votre père et votre mère?