—Écoutez donc…
—Oui ou non? dit Bouchot.
—Oui, murmura le baron un peu ahuri.
—Messieurs, je vous prends à témoin! Ah! vieux satyre, continua-t-il en s'éloignant, tu espères que je plaisante, mais tu me serviras à venger la morale.»
Rentré dans le salon, Bouchot retourna machinalement se poster dans le coin où il s'était établi une première fois. Deux hommes, placés devant lui, causaient presque à voix haute, sans trop se préoccuper d'être entendus. Le plus âgé semblait initier son compagnon aux mystères du monde, et nommait en même temps que chaque jolie femme les hommes qui passaient pour être ou avoir été leurs amants. Bouchot écoutait le sourire aux lèvres.
«Si ce monsieur ne ment pas, pensait-il, il n'y a plus d'anges, et chaque femme âgée de quarante ans devrait s'appeler Madeleine. Est-il donc vrai que tous ces beaux fronts cachent de si noires pensées, que toutes ces bouches charmantes sachent si bien mentir, et qu'il y ait tant d'épines sous ces roses? Quelle aile de papillon que la réputation d'une jolie femme! Chacun souffle dessus pour en enlever la poussière d'or, et cela finit toujours par réussir.»
Bouchot interrompit soudain son monologue; la marquise de La Taillade, placée en face de lui, écoutait distraite les propos d'une vieille dame qui lui parlait à l'oreille. La tête inclinée, les yeux avides, Hélène regardait avec persistance dans la direction de l'orchestre. L'artiste se tourna de ce côté, aperçut le beau Champlâtreux qui causait avec une jeune femme, et se mordit la lèvre par un geste involontaire.
«Ah! pensa-t-il, est-ce que, sans m'en douter, je découvre le point où ça finit, comme dit le baron? Ouf, il fait trop chaud dans ce salon, et j'ai besoin de respirer un autre air.»
René de Champlâtreux, pour se trouver à la tête de la société parisienne, n'avait eu que la peine de naître. C'était un homme d'environ trente ans, beau, soigné, fat, toujours en avance de vingt-quatre heures sur la mode, célèbre à juste titre par le nombre des femmes qu'il avait compromises et des filles qu'il avait lancées. Possesseur d'une fortune princière, il menait grand train sans avoir besoin de recourir ni au jeu ni à l'emprunt, et, même parmi ses amis, il passait pour une preuve à l'appui du proverbe qui affirme la faiblesse des jolies femmes pour les sots. Cependant, à distance, le manque d'esprit du beau jeune homme se dissimulait à l'aide de cet argot parisien qui s'est infiltré dans tous les mondes, et dont le mauvais goût est l'antipode de celui des précieuses. Raie, lorgnon, barbe, équipages, cols, vestons, gilets, chapeaux, actions et bons mots, tout était à l'avenant chez M. de Champlâtreux, l'homme-type de la société élégante moderne. Blasé, corrompu comme une courtisane, ni croyant ni à Dieu ni à diable, il avait déplacé la morale pour la plus grande commodité de ses vices; on aurait pu se demander si un cœur palpitait sous l'enveloppe de ce gentilhomme qui n'avait jamais aimé que lui-même, et dont la nullité n'avait d'égale que son inutilité, en dépit du grand rôle qu'il jouait dans les salons parisiens. Il va sans dire que M. de Champlâtreux, qui payait comptant, avait la réputation d'un homme d'honneur; que beaucoup de mères rêvaient de le donner pour époux aux anges qu'elles avaient élevés, et que deux duels avaient prouvé son incontestable bravoure.
Au commencement de l'hiver, le comte, qui depuis dix-huit mois ne faisait plus parler de lui,—on le disait dominé par une actrice du Théâtre-Gaulois,—fut présenté chez la marquise de La Taillade. La futile jeune femme, plus séduite par la réputation d'un lovelace que par une célébrité comme celle de Bouchot, accueillit le gandin avec empressement. Bientôt, soit innocence, soit coquetterie, soit amour du danger, Hélène accorda à ce compromettant cavalier plus de place dans sa vie qu'il n'en fallait pour satisfaire les mauvaises langues. Jusqu'à présent, la réputation d'Hélène n'était qu'effleurée; mais on pouvait s'en rapporter à M. de Champlâtreux pour que la marquise, à tort ou à raison, passât pour sa maîtresse avant la fin de l'hiver, triomphe dont l'éclat couronnerait dignement la rentrée dans le monde d'un César de son espèce.