III
LA PROPRIÉTAIRE DU CŒUR-ENFLAMMÉ.
A la vue de son frère, Mademoiselle se rapprocha de Gaston; ses lèvres pâlirent, ses yeux se remplirent de larmes, et son bras droit s'étendit vers la tête bouclée de l'enfant, comme pour le protéger. Le soudard n'avait guère changé depuis son départ. Sa face niaise, bouffie, rugueuse, marbrée de plaques rouges, apparaissait au-dessus d'un col noir éraillé. Il était vêtu d'un pantalon de drap clair et d'une de ces longues redingotes dites à la propriétaire, dont les Allemands perpétuent la mode à Paris. D'une main, il tenait gauchement un chapeau gris, de l'autre la fameuse pipe noire dans le fourneau de laquelle plongeait un de ses doigts. Il salua militairement et demeura immobile, tandis que sa femme s'avançait de quelques pas.
«C'est ton môme? s'écria-t-elle en désignant Gaston, il est gentil.»
La nouvelle marquise de La Taillade, qui pouvait avoir une quarantaine d'années, en représentait au moins cinquante. C'était une grande femme sèche, anguleuse, à la peau jaune, aux yeux de fouine, et dont une dent malvenue entr'ouvrait les lèvres minces. Coiffée d'un de ces bonnets de laine si fort à la mode vers 1840, elle portait, suspendu au bras gauche, l'indispensable cabas d'alors. Drapée dans un châle de laine, étranglée dans une robe d'indienne, chaussée de socques qui la grandissaient encore, elle n'avait rien d'avenant, en dépit du sourire qu'elle ébauchait à l'adresse de sa belle-sœur. En somme, le noble couple, dont l'écusson portait une fleur de lis, ressemblait, à s'y méprendre, à ces chanteurs ambulants dont le type primitif a disparu comme les socques, les bonnets de laine et les cabas.
Tout en continuant la grimace qui lui servait de sourire, Mme de La Taillade se pencha vers Gaston. L'enfant recula et se tapit derrière sa tante, toujours immobile. Mademoiselle sentait son cœur bondir et ne pouvait parler. Elle contemplait son étrange belle-sœur avec une surprise douloureuse, et les deux larmes suspendues à ses cils coulèrent enfin. Devenue écarlate à cette vue, Catherine retroussa ses manches, frotta avec énergie ses bras nus, fit craquer ses doigts, tandis que son regard se promenait de M. de La Taillade à sa femme, puis s'arrêtait sur une énorme paire de pincettes qui reluisait au coin de la cheminée. La brave fille se demandait sans doute si l'heure n'était pas venue de sauver à la fois Mademoiselle et Gaston en assommant d'un seul coup les deux intrus.
Mme de La Taillade s'était avancée d'un pas, ses prunelles, dures et luisantes comme celles des animaux carnassiers, se fixèrent sur la sœur de son mari, qui peu à peu reprenait son sang-froid.
«Embrassez votre père, Gaston, dit Mademoiselle, dont la voix tremblante trahissait l'émotion intérieure.»
L'enfant leva vers sa tante ses grands yeux limpides et se dirigea avec lenteur vers celui qu'on lui ordonnait d'embrasser.
«Bonsoir, monsieur», dit-il en présentant son front.