Parti un matin pour herboriser, il suivait la grande route de Dreux afin de gagner les bois de Combes, lorsqu'il fut rejoint par un tilbury que conduisait lui-même le père d'Hélène.
«Je vous surprends sur mes terres, monsieur le marquis, et je vous enlève, en ma qualité de propriétaire,» s'écria M. Pellegrin qui mit pied à terre; vous déjeunerez avec moi, bon gré mal gré.»
Gaston voulut s'excuser sur son costume, sur un rendez-vous.
«Tant pis, monsieur le marquis, tant pis; après le repas, mes voitures et mes chevaux seront à vos ordres et nous vous ferons rattraper le temps que vous allez perdre; mais à jeun, je refuse d'écouter aucune raison.»
Ce fut rouge de plaisir que M. Pellegrin arrêta son cheval devant la grille de sa riche demeure, et Dieu sait combien de fois il prononça le mot marquis en s'adressant à Gaston. Hélène ne parut qu'à l'heure de se mettre à table, mise avec autant de goût que le permettait sa toilette sombre. Elle parla peu d'abord, et sembla étudier le convive de son père. De temps à autre, ses grands yeux, à la fois naïfs et profonds, tournaient leurs regards vers Gaston ébloui. Lorsque celui-ci la contemplait à son tour, elle abaissait ses paupières avec lenteur; une teinte rose colorait ses traits chastes; on eût dit une sensitive se repliant sur elle-même.
Parfois, au contraire, elle regardait le jeune homme en face, comme pour
mieux l'écouter parler; les rayons de leurs prunelles se croisaient, et
Gaston sentait une flamme courir dans ses veines et lui brûler le cœur.
Il ne quitta le château qu'à dix heures du soir, amoureux fou de Mlle
Pellegrin.
Si son père conservait les dehors du bourgeois enrichi, Hélène, élevée dans un des premiers pensionnats de Paris, possédait toutes les distinctions du grand monde. D'ailleurs, on naît grande dame comme on naît peintre ou poëte, et les femmes ont sur nous une supériorité de tact, une délicatesse d'instinct, une finesse d'allures qui leur permet de monter sans effort;—elles arrivent, comme on l'a dit des hommes d'esprit, elles ne parviennent pas.—Hélène atteignait sa dix-huitième année. Gâtée par des parents émerveillés du bel oiseau sorti de leur nid, et dont elle flattait la vanité, elle était depuis longtemps la maîtresse au logis, et se faisait conduire où bon lui semblait, un peu au détriment de la candeur de son esprit. Instruite de la position de fortune de Gaston, de l'authenticité de sa noblesse, et assez satisfaite de la tournure du jeune gentilhomme, Hélène se mit en tête de l'épouser. Elle avait rêvé d'être duchesse; mais elle résolut de se contenter du titre de marquise. Coquette dès l'enfance, la jeune Parisienne connaissait l'empire que sa beauté exerçait sur les hommes; elle savait, à n'en pas douter, que Gaston reviendrait peut-être dès le lendemain. Il n'y manqua pas; il avait la tête bouleversée;—lui qui rêvait autrefois l'amour platonique, chevaleresque, «au clair de lune», comme disait Bouchot, il se débattait contre le souvenir de la sirène aux airs de vierge, dont les regards l'ensorcelaient.
Au bout de quinze jours, la jeune fille découvrit que sa richesse allait devenir un obstacle à ses projets. Gaston, assez épris pour sauter à pieds joints par-dessus toutes les barrières, avait l'âme trop noble pour jamais contracter un mariage qui pût ressembler à une spéculation. Il devint sombre; mais pour quarante-huit heures seulement, car Hélène, comme si elle eût deviné la cause de sa tristesse, lui confia que la fortune de M. Pellegrin se trouvait compromise.
«Pauvre père, dit-elle, il se tourmente en songeant qu'il va falloir renoncer à ce luxe qui est devenu pour lui une nécessité.
—Et vous? demanda Gaston ému.