III
UNE PARISIENNE.
Hélène n'aimait pas Gaston. Il n'était que trop vrai qu'elle l'avait épousé pour devenir marquise. Cependant une jeune fille, à moins qu'elle n'ait un amour au cœur, ne peut passer entre les bras d'un homme jeune, beau, sympathique, sans en garder un souvenir éternel. Aussi quelques mariages de convenances aboutissent-ils à un à peu près de passion, mais non à la passion elle-même, comme on l'affirme souvent. L'amour vrai précède la défaite et ne la suit jamais. Gaston, durant les premiers mois de son union avec Hélène, put donc se croire aimé et voir le cœur de sa jeune femme à travers l'ivresse du sien; mais la nouvelle marquise ne tarda guère à se fatiguer d'un tête-à-tête dont son mari rêvait l'éternité.
À défaut des plaisirs du monde d'où son deuil l'éloignait, elle en souhaita le semblant, c'est-à-dire les visites, les promenades, les courts voyages, les réunions. Dix mois après la mort de son père, au moment où l'hiver commençait, elle mit de côté les robes sombres, s'installa dans le splendide hôtel des Champs-Élysées, et se transforma aux yeux de Gaston, à la fois ravi et attristé.
Comme un enfant qui voit un papillon aux couleurs brillantes s'échapper d'une noire chrysalide, le jeune marquis demeura émerveillé de la métamorphose subite d'Hélène, devenue du jour au lendemain une élégante à la mode. Il crut rêver d'abord, mais son réveil fut prompt. Il n'est guère facile d'être avec dignité le mari de la reine, et Gaston s'aperçut vite que posséder quinze mille francs de rente—il en abandonnait cinq à Mademoiselle—alors qu'on est l'époux d'une femme qui en possède trois cent mille, crée pour une âme fière une situation presque intolérable. La marquise combattit d'abord avec assez de délicatesse les scrupules de son mari. Était-ce sa faute à elle si elle avait trouvé la fortune dans son berceau? Devait-elle, pour complaire à Gaston, renoncer à un luxe qui était pour elle un besoin, à une richesse qui leur permettrait de faire tant d'heureux? Avec son savoir, son nom, et la position que lui donnait cette fortune dont il se plaignait, Gaston pouvait parvenir à tout. Il était encore trop jeune, il est vrai, pour solliciter un de ces hauts emplois qu'on serait heureux de lui accorder plus tard, mais sa jeunesse, qui lui valait l'amour d'Hélène, la regrettait-il donc aussi? Sa passion était-elle feinte, qu'il refusait de rien devoir à celle qui avait accepté son nom? La sirène eut des larmes dans les yeux et dans la voix; Gaston, vaincu, la suivit aux Champs-Élysées, non sans regretter avec sincérité l'existence simple, modeste, intime, où sa raison plaçait le bonheur.
Hélène, douée d'une beauté si achevée, d'une grâce parfaite, et que la fascination qu'elle exerçait rendait si dangereuse, était une créature de marbre pour les sens. De bonne heure, elle avait eu toutes les curiosités malsaines d'une jeune fille élevée trop librement, et le mariage fut pour elle une sorte de déception. Sa froideur lui fit croire à l'inanité des plaisirs licites, et elle en rêva d'autres. Dès lors, le mot adultère éveilla dans son esprit une idée de volupté terrible, enivrante, complète, celle-là. Cette ardeur de l'imagination, plus commune qu'on ne le suppose chez les femmes aux sens engourdis, explique pour le physiologiste bien des phénomènes moraux qui scandalisent le monde. Dépravation, dit celui-ci; maladie, répond l'autre; et il a raison. Certes, un homme plus expérimenté que Gaston eût pu deviner, combattre, guérir peut-être les dérèglements d'esprit d'Hélène, lui montrer l'abîme dans lequel elle s'exposait à choir. Mais le jeune marquis, grave, sérieux, un peu austère, coupait court aux sujets scabreux affectionnés par sa jeune femme. Il les écartait même dans la crainte de souiller la pureté de celle qui portait son nom.
D'ailleurs, dans cette union hâtive, que la surprise des sens d'un côté et le calcul de l'autre avaient conclue, tout semblait devoir séparer les deux époux. Gaston se sentit d'abord un peu dépaysé dans le monde avide de plaisirs où sa femme le lança. Il avait passé l'âge où la toilette est une des grosses affaires de la vie, et parader au bois, écouter vingt fois un même opéra, causer chevaux, scandales, modes, actrices, maris trompés, ou débiter des madrigaux aux amies de sa femme ne pouvait convenir à son esprit mûr. Le caractère chevaleresque de Gaston l'amena bientôt à mépriser la vie mondaine, bruyante, dissipée, dont il essaya pendant deux ou trois mois. Comme le premier venu, il était obligé de se faire annoncer chez la marquise, et les hommes et les femmes dont il la voyait entourée lui déplaisaient pour la plupart. Trop raide avec les uns, pas assez insolent avec les autres, il déplaisait à son tour. Il voulut expliquer à Hélène la vie telle qu'il la comprenait; la jeune femme se récria; quelques escarmouches eurent lieu; elle le laissait libre, et ne croyait pas trop exiger en demandant la réciprocité. Gaston se parqua chez lui et chercha dans la continuation de ses études une diversion à ses chagrins domestiques.
Peu à peu, une séparation tacite s'opéra entre les deux époux, et la marquise se rendit seule aux fêtes où Gaston s'excusait de l'accompagner. Hélène, sans se l'avouer tout haut, trouvait vulgaire ce gentilhomme vêtu sans aucun souci de la mode du jour, à l'esprit doux, conciliant, auquel les caquets du monde répugnaient, et qui semblait faire bon marché de son titre. Ni par son éducation ni par ses instincts, la jeune femme ne pouvait comprendre ce qu'il y avait d'élevé dans ce caractère concentré, dont le cœur renfermait des trésors de tendresse, et qu'il fallait simplement aimer pour le rendre heureux.
Plus âgé, Gaston eût pris son parti de la façon de vivre à laquelle le condamnait Hélène; mais le malheureux l'aimait, il était jaloux. Il fit plus d'un effort pour la ramener à lui; la jeune femme ne manquait pas d'esprit, il essaya de l'intéresser à ses travaux, à ses rêves de gloire, de l'acclimater dans le milieu intellectuel dont il s'était entouré; mais ces hommes, un instant empressés auprès de la femme de leur ami, revenaient bien vite aux sérieuses préoccupations de leurs études. Ils ennuyèrent la marquise, qui tourna en ridicule leur mise, leurs idées, leurs petites ignorances des lois du monde. Elle s'amusa à incendier une de ces graves cervelles, attacha le savant à son char, l'entraîna dans son salon, où, comme disait Bouchot, «l'ours essaya de sauter parmi les singes, oubliant qu'il était de force à les étouffer.»
Un enfant, par sa naissance, eût pu rattacher l'un à l'autre le cœur des deux époux, en éveillant dans celui d'Hélène le plus grand des sentiments—l'amour maternel. Comme si une fatalité se fût opposée à leur bonheur, leur union demeura stérile. A défaut de l'enfant, un médiateur, assez clairvoyant pour deviner leurs erreurs mutuelles, eût pu les éclairer et les empêcher d'élargir l'abîme qui les divisait. Mais qui pouvait remplir ce rôle? Ce n'était pas le docteur qui ne connaissait rien de la vie du monde; ce n'était pas non plus Mademoiselle qui, navrée par les confidences de son neveu, se sentit plus triste encore en regardant Aimée, sacrifiée sans que Gaston fût heureux. Restait Bouchot, le seul peut-être qui devinât la situation et ses conséquences probables. Par malheur, les allures de l'artiste irritaient la marquise, et Gaston, qui n'avait d'ailleurs rien de caché pour son ami, se faisait un devoir de taire les déceptions de son ménage.