Des larmes remplirent les yeux d'Hélène.

«Les succès de Mme de Rochepont vous empêchaient de dormir, continua Gaston irrité; qu'avez-vous à lui envier désormais? J'ai pu ne pas aimer vos bals, vos fêtes, votre monde faux, méchant, insipide et vain; mais quelle idée vous êtes-vous donc faite de mon caractère, pour me croire un de ces maris complaisants que les galanteries de leurs femmes égayent, qui sont de leur siècle, comme on dit aujourd'hui? Je vous ai aimée follement; cet amour, vous avez pris à tâche de l'étouffer sous votre indifférence; il gênait vos plaisirs. J'ai consenti, la mort dans l'âme, à vous laisser libre, vous supposant l'âme assez haute pour ne jamais souiller le nom que je vous avais confié; je vous croyais une honnête femme, je vous plaignais quand vous n'aviez droit qu'au mépris.»

Gaston reprit sa marche à travers le salon, soudain il s'aperçut que la marquise grelottait. Il ferma aussitôt la fenêtre et revint lentement près de la cheminée.

«Je vous demande pardon, madame, dit-il d'une voix subitement calmée, j'oublie depuis un quart d'heure que vous êtes chez vous.

—Vous me torturez, monsieur, répondit Hélène qui pleurait.

—Vous n'êtes pas juste; vous subissez les résultats de votre conduite.
Consolez-vous du reste; demain peut-être vous serez veuve…

—Monsieur!

—Je venais vous dire adieu; la colère m'a emporté lorsque j'ai vu là, près de vous, à vos pieds, le meurtrier qui m'a volé mon honneur.

—Je me sens malade, monsieur, brisée, anéantie; je voudrais pourtant vous convaincre que je puis vous regarder sans rougir, et que j'aurais voulu vous rendre heureux.

—Je pourrais vous croire, dit Gaston qui secoua la tête, si vous ne m'aviez pas trompé autrefois sur vos sentiments à mon égard. Vous vouliez un titre; vous avez eu tort de vous presser, vous seriez aujourd'hui la femme de ce gentilhomme qui, ainsi que vous, ne voit rien de plus sérieux au monde que ses habits, sa livrée, ses attelages et sa loge à l'Opéra. Vous l'auriez aimé, lui; mais rien n'est perdu, de la veuve d'un marquis de La Taillade on peut faire une comtesse de Champlâtreux. Ma colère a fui, ajouta-t-il à un mouvement de la jeune femme, je ne voudrais pas récriminer, un passé tel que le nôtre ne mérite que l'oubli. Notre union n'a pas été heureuse, Hélène, et à cette heure suprême pour moi, il me répugne de mettre tous les torts de votre côté. Votre richesse nous a été fatale, c'est elle, plus encore que votre éducation, qui nous a séparés et empêchés de nous comprendre. Comment, jeunes tous deux, vous si belle, moi si aimant, avons-nous pu marcher vers cet abîme qui va nous engloutir aujourd'hui? Comment votre cœur n'a-t-il jamais répondu aux battements du mien? Que de fois, à vos pieds, amoureux, jaloux, désespéré, n'ai-je pas imploré votre pitié à défaut de votre amour, sans même vous émouvoir. J'ai essayé de votre vie; je me suis jeté, pour vous complaire, dans ce tourbillon où la raison se perd ou s'égare, et j'en ai rapporté le dégoût. Vous n'avez pas voulu tenter l'épreuve contraire, qui nous eût peut-être épargné le naufrage où notre honneur et notre dignité vont devenir la risée des oisifs et des sots… Mais brisons là; que je succombe demain ou que le sort des armes me favorise, je vous dis un adieu éternel… vous êtes libre.»