Vers deux heures du matin, Bouchot se disposait à énumérer pour la vingtième fois les qualités de la petite-fille du docteur, lorsque Gaston, qui s'était assis de façon à tourner le dos à la lumière, proposa de prendre un peu de repos.

«Il faut garder quelque chose à nous dire pour demain, ajouta-t-il en pressant la main de son ami.

—Pour demain? répéta l'artiste. Ne t'inquiète pas, va; il faudrait des siècles, rien que pour vider le trop plein de mon cœur. Mais je suis généreux et j'ai pitié de ta faiblesse; dors donc, et bonne nuit. Moi, je vais rêver à elle, tout en préparant le discours qui doit amener ton parrain à m'accorder son vote.»

Gaston, demeuré seul, s'étendit sur son fauteuil et se couvrit le visage de ses deux mains. Il se releva tout à coup; l'image d'Aimée venait de passer devant ses yeux.

«Ah! malheureux, s'écria-t-il avec angoisse, toi aussi, tu l'aimes!»

X

GASTON PREND SA REVANCHE.

Gaston ne dormit pas.

Tantôt résigné, tantôt désespéré, il comptait les heures une à une, se promenant de long en large, s'arrêtant parfois pour ne plus entendre que l'impassible tic-tac de la vieille horloge. Le cœur meurtri, l'âme accablée par une immense douleur, il maudissait le monde et la vie. Mais la droiture de son caractère, aussi bien que l'affection qu'il portait à Bouchot, lui traçait son devoir, et il n'était pas homme à hésiter. Il devait hâter l'union de son ami et d'Aimée, puis s'éloigner au plus vite pour étouffer sa passion coupable et la cacher aux yeux perspicaces de ceux qui l'entouraient. Cette résolution, il eût voulu l'exécuter sur l'heure. Quelle fatalité présidait donc aux événements de sa vie? Quoi, après la catastrophe qui l'avait rejeté sanglant, désolé sons le toit de Mademoiselle, alors qu'il aspirait au calme, au repos, à l'oubli, voilà qu'un orage imprévu venait l'assaillir et livrer de nouveau son âme à la douleur!

Rival de Bouchot! cette idée l'irritait. Le secret de son tardif amour, aussi bien que de celui de l'artiste, s'expliquait facilement. D'abord, dans la jeune fille transformée par l'âge, les deux amis avaient continué à voir la petite compagne qu'ils considéraient comme une sœur. Mais le temps et la douleur, en mûrissant Aimée, avaient développé ses qualités morales. Si la beauté d'Hélène troublait les sens, la petite fille du docteur, avec son regard profond, sa grâce et son naturel, faisait des conquêtes moins rapides, mais plus durables. Aimée, à son insu, sans coquetterie, séduisit à la fois les deux convalescents, dont l'âme, en dépit de la diversité de leur humeur, était si propre à comprendre la sienne.