—Bon, tu sais que c'est sacré, ces serments-là. Reprends le paquet. A présent, tu peux compter sur moi, et toutes les fois que ta belle-mère te rincera les côtes, je le lui revaudrai.»

Plus d'une heure se passa à regarder les estampes. Bouchot, animé du feu sacré, ne pouvait plus s'arracher à ce spectacle. Lui, si loquace d'ordinaire, ne parlait que pour expliquer à son ami les beautés des Callot, des Audran, des Edelinck que le vent feuilletait sous leurs yeux. Enfin les deux enfants, après avoir consacré quelques minutes aux singes et aux perroquets dont les oiseleurs du Louvre avaient le monopole, gagnèrent la rue de Rivoli.

Gaston, émerveillé, oubliait la fatigue et ne cessait d'interroger son guide, qui, tout en se moquant de ses naïvetés, lui répondait avec complaisance. Bouchot venait de se hisser derrière une charrette lorsqu'un régiment déboucha, musique en tête. L'apprenti entraîna son ami près des tambours, et cette marche accélérée fit regagner un peu du temps perdu. Près de la Madeleine, on tomba au milieu d'une bande de gamins qui jouaient aux billes, et l'on reprit haleine en suivant les émouvantes péripéties de la partie. Un grand garçon trichait avec une impudence sans pareille; il frappa un des joueurs, beaucoup plus faible que lui, qui osait se plaindre d'être volé. Bouchot, indigné de cette action, traita le grand de capon, de gouapeur et de filou, jeta sa redingote à Gaston et tomba en garde. Les deux ennemis se contemplèrent un instant, l'œil en feu, les sourcils froncés, l'injure à la bouche. Ils se poussaient vigoureusement de l'épaule.

«Touche-moi donc, crapaud, touche-moi donc!»

Bouchot toucha. La lutte fut courte; les deux adversaires roulèrent à la fois sur le sol; mais l'apprenti dominait son rival, qui ne pouvait bouger. Gaston, épouvanté, pleurait à chaudes larmes, son paquet sous un bras, la redingote sur l'autre.

«En veux-tu encore?» demandait Bouchot au vaincu, qui se relevait.

Celui-ci en voulait si peu qu'il battit en retraite, et le vainqueur célébra son triomphe en exécutant son pas favori.

«Pourquoi pleures-tu? s'écria-t-il en courant reprendre la redingote.

—J'ai eu peur pour toi.

—Ai-je donc l'air d'une pomme cuite? Je reçois quelquefois, mais je donne toujours. Cependant c'est d'un bon zig d'avoir eu peur pour moi, embrassons-nous; tu sais, à la vie à la mort! Quant au serin que j'ai rossé, il ne volera plus les petits sans regarder si je suis là.