Il mangea de bon appétit, et le soir, vers neuf heures, il rentra en compagnie de M. et Mme de La Taillade. Il jeta au passage un regard rapide vers la fenêtre du cordonnier; elle était close et obscure. Gaston fit sa prière avant de s'endormir et s'étendit sur son matelas. Dans ses rêves de cette nuit-là, il vit des chiens mordre des chats, Blanchote danser le pas de Giselle, tandis que Bouchot, perdu dans une redingote de drap bleu, crachait sur le sol et levait la main vers le ciel en répétant: «A la vie! à la mort!»
VII
UN DRAME A PROPOS D'UNE BOUTEILLE CASSÉE.
Sur les plans de Paris âgés de plus de vingt ans—ce qui équivaut à un siècle des temps passés—on voit figurer, parmi les petites rues qui rayonnaient autour de la place de Grève, la rue Jean-Pain-Mollet. Elle n'était ni longue ni large, et les maisons qui la bordaient n'avaient rien de monumental; mais comme elle sentait son vieux Paris, cette brave rue! le Paris boueux, crasseux, sombre, sordide, malsain, qui passait pour une des plus belles villes de l'univers, même avant les rotondes du comte de Rambuteau et les trouées sanitaires du baron Haussmann. Ce n'était pas une rue aristocratique, que la rue Jean-Pain-Mollet. Un ruisseau noir, fangeux, qui prenait sa source à la hauteur de la rue des Arcis, cascadait sur ses pavés inégaux avant de se perdre dans une espèce de gouffre, situé près de l'Hôtel de ville, et, si l'on n'y rencontrait ni belles dames ni dandys, les sergents de ville, en revanche, y avaient fort à faire. Dans la plupart de ses maisons, transformées en «garnis», on vendait l'hospitalité à la nuit. Du fond de vingt débits de liqueurs s'échappait, surtout le samedi soir, une tempête de voix roucoulant une romance avec ces inflexions qui font aujourd'hui la gloire de Thérésa. Souvent les vitres, blanchies dans le but d'économiser les rideaux, volaient en éclats, et la porte, brusquement ouverte, livrait passage à deux champions aux formes athlétiques. Une lutte sauvage s'engageait, pour un mot, pour une femme, ou simplement pour l'honneur. Un cercle de curieux se pressait autour des combattants; dans ce duel on tentait, non de faire mordre la poussière à son antagoniste,—l'éternelle humidité de la vieille rue s'y opposait,—mais de le rouler dans le ruisseau historique qui, sous Louis VI, marquait l'enceinte de la bonne ville. La querelle vidée, les lutteurs s'embrassaient; le vaincu confessait avoir trouvé son maître; plusieurs verres d'eau-de-vie pansaient les blessures, et pour quelques heures l'antique rue retrouvait un peu de calme.
Quoi qu'en puissent dire l'esprit de parti et le besoin d'applaudir, si impérieux chez les Français, maudite soit la main hardie qui, sans souci du passé, éventra ces antres et purifia du même coup le sol et ceux qui l'occupaient! Pourquoi a-t-elle forcé les habitants à chercher un gîte ailleurs, à quitter les tanières traditionnelles hors desquelles il leur semblait impossible de vivre? On mourait si sûrement dans ces cloaques immondes où la fièvre régnait en permanence, où toute maladie s'aggravait, où les femmes étaient si pâles, les enfants si chétifs, où le vice, la vermine, la prostitution, tout ce qui cherche l'ombre grouillait comme les reptiles au fond d'un marécage des tropiques. De l'air, de la vie, du soleil, de la moralité, à quoi bon? On s'en passe si bien! Quel grand homme aura le courage de nous les rendre, ces rues étroites, hideuses, humides, fangeuses, que tant de gens regrettent tout haut avec une si touchante mauvaise foi? Il nous en reste encore quelques-unes; pétitionnons bien vite pour qu'on nous les conserve; assez de soleil; de l'ombre, maintenant, à défaut de ténèbres. A bas ces docteurs amis du progrès qui, mauvais économistes, raisonnent avec le cœur; qui comptent les existences sauvées sans vouloir peser l'or dépensé, estimant que la vie d'un homme est sans prix et que la moindre bataille coûte encore plus cher que l'assainissement de Paris.
Un soir du mois de décembre 1844, le ruisseau de la rue Jean-Pain-Mollet était solidifié par la gelée et la divisait en deux ruelles étroites. La neige tombait à gros flocons, tourbillonnait entre les noires demeures, puis, comme à regret, jonchait le pavé couvert de verglas. Les passants se hâtaient, la tête penchée, s'abritant de leur mieux contre la bise qui leur mordait le visage. Le sol craquait sous les pieds et les chutes étaient fréquentes. On se relevait avec peine pour reprendre au plus vite cette marche incertaine, dangereuse, vacillante, dont on se serait moqué en plein jour, mais qui, à cette heure où les estomacs étaient vides, semblait une nouvelle cruauté du sort. Les vitres ternes, dépolies des débits de liqueurs, ne laissaient passer aucun rayon qui vînt en aide aux becs de gaz dont la lumière blafarde éclairait à peine le mur qu'elle frappait. De temps à autre, la porte d'un cabaret s'ouvrait, et un homme aviné, maugréant à mi-voix ou fredonnant une chanson, se mettait en marche pour regagner le taudis où sa ménagère, ses enfants affamés l'attendaient peut-être.
Près de l'encoignure de la rue des Arcis, où un commerce plus actif multipliait les lumières, un petit garçon, appuyé sur une borne, pleurait devant les débris d'une bouteille brisée. Une calotte rouge couvrait sa tête aux cheveux coupés ras; il cachait tant bien que mal, entre les plis de sa blouse, ses doigts gonflés par des engelures, et ses pieds, mal abrités par des bas troués, étaient chaussés de gros sabots. Mouillé, grelottant, il levait des yeux navrés vers ceux qui passaient et dont la plupart ne l'apercevaient même pas.
«Bien travaillé, dit un maçon qui se retourna.
—Ton affaire est claire, mon bonhomme; tu connais le proverbe, qui casse les verres les paye, dit un autre en riant de son à-propos.
C'était là toute la pitié qu'inspirait le petit garçon; ces gens connaissaient cependant par expérience la triste perspective qui l'attendait. Et aucun d'eux ne se croyait méchant—c'est si drôle un gamin qui va «recevoir une raclée!»