Blanchote, qui depuis son expulsion du Cœur-Enflammé se considérait comme la victime d'Alexis, aurait pu expliquer à son noble époux la cause de plusieurs de ses mécomptes, et répondre à deux ou trois de ses questions. C'est elle qui, par suite d'un arrangement avec le commis principal de l'agence, empochait la moitié des gains de son mari, et en cela on ne pouvait la blâmer. Ne comptant plus guère sur la somme qu'elle avait cru obtenir pour la rançon de Gaston, elle tentait de la réunir par tous les moyens à sa portée. Quant à l'enfant, elle s'obstinait à le garder, par amour-propre d'abord—l'amour-propre joue un rôle dans les mauvaises actions aussi bien que dans les bonnes—puis pour les services qu'il rendait, car elle le stylait aux détails du ménage et le pauvre petit savait maintenant s'acquitter d'une commission. Elle espérait bien se servir de lui tôt ou tard pour ses opérations clandestines, et le façonner peu à peu à ces larcins minimes, plus faciles encore pour les enfants que pour les femmes. Mais jugeant un peu trop vite la conscience des autres sur la sienne, son premier essai faillit lui coûter cher. Gaston, qui sur l'ordre de sa belle-mère avait été ramasser le marteau d'un tailleur de pierre occupé de son déjeuner, fut éclairé par Bouchot. Il menaça d'aviser son père, et Blanchote se résigna à dresser peu à peu l'enfant à ce qu'elle appelait faire son droit, c'est-à-dire voler.

Et le docteur, et Catherine, et Mademoiselle, avaient-ils donc oublié leur enfant d'adoption? Ils songeaient à lui chaque jour, au contraire; chaque jour les deux femmes pleuraient, ne sachant s'il était mort ou vivant. Ce ne fut qu'après un mois et demi de souffrances que Mademoiselle, grâce aux soins dévoués de sa servante et à l'expérience de son vieil ami, entra en convalescence. On lui remit alors une lettre d'Alexis, qui s'excusait et offrait de renvoyer Gaston; mais il était sans ressource. Mademoiselle répondit sur l'heure, et l'espoir de revoir bientôt son neveu hâta le retour de ses forces. Une semaine s'écoula dans une attente fiévreuse; chaque soir, les deux femmes se rendaient au bureau de la diligence pour la voir arriver; en vain, hélas! On reçut une nouvelle lettre plus pressante encore que la première; Mademoiselle porta elle-même sa réponse à la poste; mais, pas plus que les précédentes, cette missive ne devait parvenir à son adresse; le sort, par ces petits moyens qui lui servent à produire de grands effets, conspirait contre le bonheur de Gaston.

Roméo, le sultan entretenu par Mme Bardou devenue concierge de la maison habitée par M. de La Taillade, s'avisa de fouiller dans le cabas de Blanchote, un matin qu'il contenait des côtelettes. Mme de La Taillade, indignée, poursuivit le voleur jusque sur les genoux de sa maîtresse et proféra contre lui les menaces les plus terribles. Bouchot, qui eut la chance de voir l'aventure, ne songeait pas à mal; mais, deux jours plus tard—la semaine était bonne pour lui—il vit le dogue du charcutier étrangler Roméo d'un coup de dent. L'apprenti venait d'entendre frapper injustement Gaston. Il ne trouva rien de mieux que de transporter le cadavre du défunt sur le palier de Blanchote, puis il manœuvra si bien que Mme Bardou accusa son ancienne amie du meurtre de son chat. A dater de ce jour, toute missive à l'adresse des La Taillade fut impitoyablement refusée, et lorsqu'ils déménagèrent, la vindicative concierge déclara au facteur qu'ils étaient partis pour l'étranger. Quant aux lettres qu'écrivait Alexis, il n'oubliait qu'une chose, c'était d'indiquer sa nouvelle adresse. Mais les moyens employés par Bouchot pour venger son ami devaient avoir une conséquence plus cruelle encore et rompre à jamais le fil qui pouvait ramener Gaston à Houdan.

Le docteur ne savait rien refuser à Mademoiselle, et, sur ses instances, il entreprit le voyage de Paris. Désolé des renseignements fournis par Mme Bardou, il se rendit à la préfecture de police. Deux mois auparavant, Alexis, prêt à entreprendre le voyage d'Alsace en compagnie de son patron, avait pris un passe-port, et la préfecture renvoya le docteur de la rue des Arcis à Strasbourg. Après avoir interrogé pour la dixième fois Mme Bardou, qui commençait à répondre de mauvaise grâce, le docteur se retirait désespéré, lorsqu'il rencontra Bouchot à porte de l'allée. L'apprenti marchait vite, il venait précisément de flâner en compagnie de Gaston et prévoyait une toutouille.

«Habites-tu depuis longtemps cette maison, mon petit ami? lui demanda le docteur.

—Oui, mon bourgeois, c'est le pays où j'ai reçu le jour.

—Tu as dû connaître M. de La Taillade?

—M. de La Taillade, répéta malicieusement Bouchot, un petit qui possède une grande femme laide et méchante, avec une dent à l'envers?

—Oui, répondit le docteur.

—Déménagés pour l'étranger, mon magistrat, pour les Amériques Vespuce; demandez plutôt à la mère Bardou.»