«Tu saignes», lui dit un ouvrier.
Alice porta la main à sa joue et pâlit en voyant du sang sur ses doigts. Elle revint près de Gaston qui, blessé au front, s'était rassis et sanglotait. La petite l'entraîna vers la pompe, lui baigna le visage, cherchant à le consoler. Bientôt rappelée par la voix de sa mère, elle remonta précipitamment l'escalier. Gaston refusa de la suivre et regagna le seuil de l'allée, la tête pleine de sombres résolutions.
Tout à coup il vit arriver Bouchot. L'apprenti, sans mot dire, se jeta dans les bras de son ami. Lui aussi sanglotait.
«Qu'as-tu donc? répétait Gaston qui sentait ses larmes déborder de nouveau; ton père t'a-t-il frappé?»
Bouchot, suffoqué, fut quelque temps sans répondre.
«Mon père s'est remarié, murmura-t-il enfin.
—Avec qui?
—Est-ce que je sais? Avec une femme, une grosse que je n'ai jamais vue. Elle a voulu que je l'appelle maman, comme ça, à la minute; je n'ai pas pu, moi! Est-ce que je la connais? Le père Bouchot s'est fâché; il m'a battu, puis chassé. Ma mine la faisait rire, elle. Ah! tiens, j'en ai assez, moi, de trimer; j'aime mieux mourir tout de suite.
—Moi aussi, répondit Gaston, qui raconta à son tour sa triste aventure.
—Ah! toi, ce n'est rien, comparativement, répliqua Bouchot, dont les sanglots coupaient à chaque instant la voix; tu es libre une partie de la journée, tu pourrais dessiner; tu lis, tu vas où tu veux. Moi, je travaille; le pain que je mange, je le gagne. Si on croit que c'est amusant de faire des trous dans le cuir pour y passer du fil ou pour y planter des clous! Je n'en pouvais déjà plus, des coups, toujours des coups! On en rit bien un peu; mais à la longue, on se dégoûte. Aujourd'hui, c'est fini. Songe donc, ma pauvre mère, voir sa place prise par une autre, une je ne sais quoi, qui voudra me commander, me battre! Tout à l'heure, j'aurais voulu que mon père m'atteignît à la tempe, car on dit que ça tue.»