Il avait ralenti l’allure et ils firent encore quelques pas en silence. Noë poursuivait le cours de ses réflexions.

— Bon Dieu, oui, songeait-il, qu’il grandisse et tant mieux s’il est capable de faire autre chose qu’un menuisier ou un tailleur. On en sera enfin débarrassé.

Une calèche lancée au grand trot de ses deux chevaux les dépassa et projeta sur sa cotte de velours une flaque de boue luisante.

— Les cochons ! fit-il.

— Je les connais, dit l’enfant. C’est Monsieur Bansperger, tu sais, le fils du rabbin ? Il est avec une dame. Il va voir son père sans doute.

— Oui, il a eu vite fait fortune celui-là avec les fournitures de la guerre, grommela Noë.

Un camarade d’école, de quelques années à peine plus âgé que lui ; oui, il devait être de 1844, ce qui représentait une différence de cinq ans ; il s’était enrichi tandis que d’autres, dont lui-même, faisaient le coup de feu dans la mobile et allaient pourrir dans les casemates glacées de la Prusse.

— Pourquoi tu n’es pas riche comme ce Bansperger ? demanda l’enfant comme si les pensées de son oncle ne lui avaient pas échappé.

— Parce que, mon petit, il faisait du commerce tandis que je me battais.

— Et l’oncle Rodolphe se battait aussi ?