— Dame, il tient à ses trésors, ce petit !… Excusez-moi : je rentrais quand vous êtes arrivé, je vais me changer pour être à mon aise. » Elle passa dans la chambre voisine. « Je laisse la porte ouverte, pour qu’on puisse causer tout de même » dit-elle. Et, poursuivant sa pensée : « Alors, quoi, vous croyez que je ne suis pas digne de retenir un homme comme lui ? » Il protesta ; elle s’était dévêtue, il l’apercevait toute nue dans une glace complice ; elle se baissa et les chaleurs du désir firent battre les tempes de Bernard. Paisible, ne se sachant pas observée, elle prenait son temps, cherchant des épingles sur le tapis. Elle dit malicieusement : « Bien sûr je sais bien que les curés ne savent pas apprécier ; peut-être aussi ils ne peuvent pas ! » — « C’est pour moi que vous dites ça ? » interrogea Bernard sur un ton altéré. La réponse se faisait attendre, Claudie insouciante cherchant toujours ses épingles. Le vrai Rabevel s’éveilla. Quoi, il serait le paria, le « curé », puis le simple petit employé larbin, il serait bafoué par des Blinkine et leurs maîtresses ? pour Blinkine les honneurs, la richesse, le loisir et de belles filles dont il tirait orgueil ! Sales gens ! Il reprit : « Et moi je suis sûr que je saurais mieux apprécier que votre ami, tout curé que je sois ! » — « Ah ! là, là !… » répondit-elle. Mais avant qu’elle fût remise de sa stupeur, il était auprès d’elle et l’avait empoignée d’un air tragique qui fit son admiration. Elle ne se défendit pas.

Quand Abraham rentra, elle avait une expression de modestie et de retenue qui eussent dû suffire à la trahir s’il avait pu penser qu’on le trompait. Mais tout de suite Bernard lui exposa l’objet de sa visite :

— J’ai bien réfléchi, lui dit-il, depuis l’autre jour et j’ai fini par me rendre compte que je ne suis pas fait pour rentrer dans les ordres. Je dois donc me préoccuper de n’être pas à charge aux miens et de trouver une situation où je sois payé le plus tôt possible. Pourrais-je voir ton père à ce sujet ?

— Mais certainement. Allons-y maintenant, si tu veux, répondit Abraham sur un ton extrêmement affectueux.

— A la bonne heure, tu es un chic type, toi ! déclara Bernard touché.

— Oh ! tu sais, répondit l’autre gravement, l’amitié est pour moi une chose sacrée… Il se leva : « je me donne un coup de brosse et je te suis. »

Il passa dans la chambre ; et aussitôt Bernard embrassa Claudie et lui glissa à voix basse : « On se reverra ? » — « Bien sûr » répondit-elle.

Le banquier les reçut avec son aménité coutumière. Dès qu’il eut compris ce dont il s’agissait :

— Bon, dit-il, nous allons arranger ça. Je vois ce qu’il faut à peu près vous faire faire. J’ai de l’argent dans quelques affaires intéressantes et où on peut, je crois, vous caser dans l’intérêt de ces affaires comme dans le vôtre. Est-ce qu’Abraham vous a déjà parlé de Mr. Mulot ?… Non ?… Eh bien ! Mr. Mulot est un de mes co-administrateurs dans un certain nombre de sociétés dont il est le conseiller technique comme j’en suis le conseiller (et le soutien) financier. La maison Bordes, armateur, où sert Mr. Régis, le père de votre ami François, est du nombre, Abraham a dû vous le dire ?

— Non », fit Bernard qui admirait en son for intérieur, la discrétion et la force d’âme de son ami. Comment Abraham n’avait-il donc jamais usé auprès de ses camarades du prestige que lui eût conféré la publication de tels faits ?