— Est-ce qu’on ne pourrait pas faire un plan incliné à voie de cinquante ou de soixante pour descendre nos marchandises ?
— Ah ! monsieur, dit Pagès, j’y ai pensé plus d’une fois. Le charroi mange le plus clair de nos bénéfices. Malheureusement, il y a trois obstacles : le prix d’établissement, la longueur de ce travail, et la méchanceté ou l’avarice des propriétaires des terrains à emprunter. Si seulement nous avions eu la chance des Daumail !
— Qui est-ce, les Daumail ?
— Tenez, monsieur, voyez, à deux cents mètres de nous, à mi-hauteur du plateau et à notre droite, ces carrières de basalte. Elles sont aux Daumail. Eux avaient la chance de posséder le flanc de coteau situé entre la gare et la carrière ; et ils ont pu établir une petite voie. Voyez, on la distingue, bien que la végétation la recouvre par endroits.
— On ne travaille donc plus à ces carrières ?
— Non, il y a procès, séquestre, tout le tremblement ; ils n’ont pas pu tenir le coup.
— Ainsi, dit Bernard qui suivait son idée, avec deux cents mètres de voie et un petit terrassement, nous pourrions joindre leur plan incliné ? Faites-moi vite un petit projet et un avant-prix de revient.
Le soir même il arrêtait définitivement ses décisions ; il convoquait pour le surlendemain les propriétaires des terrains ; il demandait un rendez-vous aux Daumail et au séquestre pour la semaine suivante. Il alla se coucher content.
Le lendemain matin il paressa dans sa cabane de planches froide ; il écrivit dans son lit une lettre pour Blinkine et Mulot en leur faisant le rapport circonstancié de ses démarches : « Peut-être, terminait-il plaisamment, ai-je outrepassé les pouvoirs que je tenais de vous, mais je jure que j’ai sauvé la République ». Au petit déjeuner, la mère Loumegous lui remit une lettre qui lui avait été adressée à Paris ; il reconnut l’écriture d’Angèle sur la suscription et celle de Noë sur la surcharge. Il trembla. Quelle mésaventure, quelle peine en perspective ! Des embêtements quand tout allait si bien ! Il ouvrit l’enveloppe. Elle contenait ceci :
Mon pauvre Bernard,
Comment ai-je pu aimer un aussi abject personnage ? Comment ai-je pu vous préférer à un être aussi droit que François ? Trouvez ici l’expression de mon profond dégoût.
A.