— « Tiens, se dit-il, elle mord à ces choses-là ? » Et quand la jeune fille eut joué au piano une exquise étude de Debussy, il comprit qu’elle appartenait à une sorte de civilisation plus ancienne, plus raffinée que la sienne propre et à la fois plus intuitive puisqu’elle était capable de saisir, dès leur apparition et pleinement, les symptômes des plus délicates variations de l’art. Il ne put s’empêcher de témoigner de sa surprise :

— Nous vivons à Paris huit mois de l’année, dit Mr. Orsat et j’ai la chance de recevoir chez moi l’élite de nos jeunes artistes.

— Que vous êtes heureux, déclara Bernard avec sincérité, et que je voudrais les fréquenter aussi !

— Eh bien ! mais, nous ne nous voyons pas pour la dernière fois, répondit M. Orsat.

Cependant le jeune homme ayant ouvert le Verlaine réclamait des explications ; il en restait aux grandes ondes de Hugo, ou, au pis aller, à Leconte de Lisle. Est-ce que ces dissonances, ces vers amorphes n’écorchaient pas l’oreille de Mademoiselle Orsat ? La jeune fille, après un coup d’œil qui sollicitait de ses parents l’autorisation de répondre, essaya d’expliquer, toute rougissante, ce qu’apportait de délicieux cette poésie nouvelle. Bernard l’écoutait avec avidité ; il en vint à l’interroger ; et comme sa candeur était infiniment plaisante, il lui parla, sans s’en rendre compte, d’une manière qui la toucha au plus sensible ; il s’en aperçut seulement quand ils n’eurent plus rien à se dire, tout d’un coup, et il rougit violemment, ce qui amena sur les joues de la jeune fille une recrudescence de flot pourpre.

— Je dois avoir l’air assez bête, se dit-il. Avec leurs imbécillités de poètes, ils sont tous les mêmes.

Ils c’étaient Noë, Abraham, Angèle… tout le monde excepté lui. Il se tourna vers Mr. Orsat :

— Si nous parlions poésie à notre manière ? demanda-t-il.

Les dames se retirèrent ; ce fut seulement à ce moment que, en la suivant d’un regard involontaire, Bernard remarqua que la jeune fille de taille plutôt petite, était admirablement habillée : « Elle a un chic étonnant, se dit-il, et quelles jolies jambes ! » Mais son hôte l’entreprenait et il oublia tout ce qui n’était pas l’affaire dont ils devaient s’occuper.

— J’ai beaucoup réfléchi, dit Mr. Orsat. Je crois que nous pouvons nous entendre ; nous fusionnerions avec votre Société sur les bases que vous avez indiquées et vous deviendriez le Directeur Général de l’affaire à des conditions à fixer.