— Avec moi, oui. Reste à voir les autres.
— Mettez ça debout dans la huitaine et faites-moi donner réponse par Bartuel ?
— Entendu.
Ils se serrèrent la main et se quittèrent. Bernard en se couchant et en réfléchissant à cette scène singulière se sentit pris de nausées ; il pensa à son grand-père, à ses oncles, au maître Lazare ; voilà ce qu’étaient les représentants de ces braves gens naïfs, honnêtes et si parfaitement droits à tous égards. « Bah ! pensa-t-il, c’est la vie ; cet individu va au marché pour se vendre ; si je ne l’achète pas, un autre l’achètera ; il n’y a rien à faire là contre. » Il écrivit tout de suite à Noë de lui envoyer certains de ses cahiers de cours relatifs aux fondations de Sociétés et fit porter la lettre à la poste le soir même. Dès le lendemain, il rentra à Cantaoussel et attendit avec impatience les cahiers qu’il avait demandés. Sitôt qu’il les eut reçus, il établit un projet de statuts, étudia longuement, d’après les documents que lui avait remis Mr. Orsat, la situation du Syndicat, ses possibilités, les nouvelles perspectives que permettait d’envisager l’exploitation des concessions communales et établit des prévisions de bilan dans tous les cas possibles. Il examina alors dans chaque cas la combinaison qui lui garantissait le minimum de risques et le maximum de bénéfices ; il compara, fit une cote moyenne et rédigea définitivement ses prétentions ; puis il chercha sur quels chiffres il fallait établir un exemple de bilan pour faire apparaître son bénéfice comme le plus modeste possible ; il joignit cet exemple à son exposé ; enfin il compléta le mémoire par une étude des nouvelles conditions que la prochaine mise en chantier des terrains communaux ferait à l’exploitation ; et il envoya le tout sous un pli recommandé à Mr. Orsat en lui faisant savoir qu’il viendrait la semaine suivante prendre sa réponse. Il lui annonçait aussi que, s’ils constituaient ensemble la nouvelle société, il se chargeait de faire réunir le Conseil Général en session extraordinaire et se faisait fort d’aboutir au résultat.
La réponse ne se fit pas attendre. Trois jours après, Monsieur Orsat lui mandait qu’il avait vu ses collègues et qu’en principe l’accord était fait ; il l’attendait pour régler les détails. Bernard retourna aussitôt à la villa Galanda. Il arriva d’assez bonne heure.
— Nous pouvons peut-être en finir avant de déjeuner ? dit-il.
— Essayons, répondit Mr. Orsat.
Ils revirent ensemble tout le projet et Mr. Orsat fit à Bernard de fort utiles suggestions dont le jeune homme se promit de profiter à l’avenir. Puis il lui dit en riant :
— Vous vous êtes taillé la part du lion !
— Mais non, fit Bernard d’un ton sincère. Je n’ai même pas la majorité dans l’assemblée.