LES VOYAGEUSES.
CONTE.
Une Fée avoit trois niéces ; l’aînée étoit belle, la seconde jolie, & la troisiéme laide. La belle étoit si contente, si glorieuse de l’être, qu’elle n’étoit, qu’elle ne vouloit être que cela ; elle n’imaginoit point d’autre avantage dans le monde. Si elle marchoit, sa contenance sembloit vous dire : Voyez de quelle air la beauté se proméne ; devenoit-elle rêveuse, la voyoit-on s’endormir, s’éveiller, c’étoit en attitude de belle personne. Quand vous l’entreteniez des choses qui la regardoient le moins, elle vous répondoit comme si vous lui eussiez donné des louanges. On lui auroit raconté la mort du grand Pan, ou l’entreprise des argonautes, qu’elle auroit crû que c’étoit une allégorie sur ses charmes. La jolie, vive naturellement, fort piquante, & supérieurement coquette, vouloit que tout fût occupé d’elle, jusqu’aux femmes ; car il faloit, pour être heureuse, se voir l’unique objet de leur jalousie, de leurs plaintes, de leur aigreur ; comme celui de l’empressement, des soins, des inquiétudes, des préférences de tous les hommes. On ne cessoit presque pas de parler, afin que les autres femmes n’eussent pas le temps de montrer de l’esprit ; & quand on ne se sentoit pas ce fond d’enjouement, qui donne si bien l’air de la premiére jeunesse, on y suppléoit, en prenant l’air de l’étourderie. Il faloit voir encore comme on affectoit de paroître sensible aux amusemens, afin de laisser imaginer que si on se permettoit des passions, on les auroit extrêmement vives : elle tiroit même parti de sa mauvaise humeur ; (car elle en avoit) elle en montroit aussi sans en avoir, & alors, elle devenoit moqueuse ; ainsi c’étoit être, toujours, le personnage qui attiroit l’attention de toute l’assemblée ; enfin, pour achever le portrait, sensible uniquement par vanité, indifférente dans le cœur, elle n’exigeoit de l’amitié, ni n’en vouloit rendre, aussi n’en avoit-elle jamais inspiré.
La laide l’étoit effectivement, mais d’une laideur qui ne ressembloit point à toutes celles qu’on rencontroit alors assez communément dans le monde ; quand on regardoit ses traits en détail, il n’y en avoit pas un seul qui ne déplût ; à les voir ensemble, c’étoit de moment en moment une physionomie nouvelle, toujours singuliére, toujours agréable ; on jugeoit que cette variété venoit de beaucoup d’imagination, & que cette imagination devoit être charmante. Elle l’étoit aussi. La gaieté, la douceur, la finesse ; & sur tout cela, ce naturel qui ne prétend à rien, & qui fait tout valoir ; voilà, à la fois, son esprit, & son visage ; car, comme je l’ai dit, l’un étoit toujours l’ame de l’autre. Ajoûtez, qu’elle avoit les plus belles dents du monde, & que le reste de sa figure étoit fort bien. Voilà toute la personne. J’oubliois ce qui peut servir le mieux à faire connoître son caractére ; elle savoit qu’elle étoit laide, & ne se doutoit pas qu’elle eût de quoi le faire oublier.
Leur tante, qui n’avoit employé son art qu’à se perfectionner la raison, qu’elle regardoit comme le premier de tous les dons, auroit bien voulu pouvoir en faire part à ses niéces ; elle quittoit souvent le pays des Fées, pour venir vivre avec elles. Il est temps que vous choisissiez un état, leur dit-elle un jour ; si vous étiez mes filles, vous seriez Fées comme moi ; mais à mes niéces, je ne puis donner de ma Féerie, que quelques secours pour leur faire un grand établissement. Voyons, d’abord, quelle figure vous voulez avoir ; car il dépend de moi de changer la vôtre. L’aînée répondit à cette proposition avec un air de dédain ; Ne perdez point à cela l’excellence de votre art, ma tante, rien ne presse. Je me consulterai, dit la seconde, avec un sourire lorgneur, qui marquoit une satisfaction de soi-même la plus orgueilleuse, & la mieux enracinée. Pour moi, dit la troisiéme, je ne pourrois que gagner à un changement ; tenez ma tante, que je prenne la figure sous laquelle je vous inspirerai le plus d’amitié pour moi. Et la Fée de l’embrasser. Mademoiselle, n’imagine donc point de modéle sur lequel ma tante pût la former, ajoûta l’aînée, comme par bonté pour cette pauvre cadette. Vous pouvez vous flatter, ma tante, (continua la seconde, qui avoit pris de l’humeur de ce que la laide avoit été embrassée) que son changement (quel qu’il soit) fera beaucoup d’honneur à votre art. Il me vient une autre idée, dit la Fée, si nous allions voyager dans quelques Royaumes étrangers, vous sauriez ce qu’on penseroit du mérite que vous avez actuellement ; vous connoîtriez aussi les différentes conditions où l’on peut vivre heureux, & vous vous décideriez ensuite. Le projet fut unanimement approuvé ; la Fée trouva convenable que dans le voyage, elles passassent pour niéces de Fées ; c’étoit le moyen d’être par-tout fort bien reçûes. Il faudra aussi, ajoutérent les deux aînées, afin que tout soit dans la bonne foi, que nous gardions notre nom ordinaire, c’est-à-dire, la belle, la jolie, & la laide ; vous savez qu’on nous appelle ainsi depuis le berceau. La Fée y consentit ; & pour n’être point accablée de toutes les demandes ridicules qu’on viendroit lui faire, si elle s’annonçoit comme Fée, elle voulut ne paroître que la Gouvernante de ses niéces.
On part, & pendant le voyage, dès qu’on étoit dans une grande Ville, les deux aînées ne manquoient pas de répéter, cent fois à propos de rien : Mais que fait la laide ? Ecoutez, ma tante, ce que dit la laide. On prétend même, qu’elles portoient dans une petite cage de satin, dont les barreaux étoient de pelluche, une petite Perruche, à voix aigre, & perçante, qui répétoit cent fois dans une heure : La laide, la laide, la laide ; & c’étoient elles qui l’avoient instruite. Il est certain, du moins, que depuis qu’on avoit donné à leur sœur, étant encore au berceau, le triste nom de laide, elles seules le lui avoient fidélement conservé ; tous ceux qui l’environnoient, en avoient chacun imaginé un autre. L’un l’appelloit Zimzime, ce qui en langage de Fée, veut dire, mieux que belle. L’autre, Claride, c’est-à-dire, qui ne l’aimeroit ? & ainsi de quantité d’autres noms. Si elle n’en avoit eu qu’un déterminé, elle y auroit perdu, quelque beau qu’il eût été ; il est vrai qu’on ne prononçoit ceux-ci que tout bas devant ses sœurs, de peur de les mettre en colére, & qu’elle-même ne vouloit pas les entendre ; mais l’appeller, comme par méprise, d’un de ces noms, c’étoit lui dire une chose obligeante, & on profitoit de toutes les occasions de se méprendre ; car comme on craignoit, parce qu’elle étoit extrêmement modeste, qu’elle ne se crût du genre de laideur que ses sœurs lui reprochoient si volontiers, on s’appliquoit à lui persuader le contraire, & cela, parce qu’elle cherchoit à être aimée.
Leur premier séjour sur la Cour d’Assyrie, qui étoit brillante, nombreuse, où les hommes étoient à la fois sensés & aimables, où les femmes étoient charmantes, & vivoient ensemble, sans se haïr ; parce qu’elles n’avoient que le cœur sensible, & que leur amour propre ne se blessoit jamais mal à-propos. Ce n’étoit pas qu’il n’y eût aussi des femmes vaines, aigres, méprisantes ; des hommes confians, frivoles, indiscrets ; mais c’étoit le petit nombre, & cela fait une Nation bien raisonnable. La belle y fut d’abord admirée, la jolie y fut suivie, la laide (j’aime mieux dire la troisiéme) resta d’abord assez ignorée, parce qu’on s’occupoit des deux autres.
Bien-tôt, l’aînée fut trouvée trop froide, trop vaine dans la Société, & regardant, trop en pitié, tout ce qui n’étoit pas la beauté, c’est-à-dire toute autre que la sienne. Bien-tôt, la voilà négligée, abandonnée, &, à quelques vieux Seigneurs près, qui n’avoient conservé de leur jeune âge, qu’une parfaite & ennuyeuse admiration pour les belles, elle ne se trouva plus d’adorateurs ; & comme elle avoit méprisé toutes les femmes, celles qui s’en étoient formalisées, parce qu’elles n’avoient pas assez d’esprit pour en rire, s’en trouvérent encore plus qu’il n’en faloit, pour lui donner des ridicules. La seconde, qui avoit d’abord attiré ce petit nombre d’hommes, dont j’ai parlé, fut enfin avertie, par la Fée, qu’ils avoient l’air trop libre avec elle, qu’ils faisoient de mauvaises histoires sur son compte, que de certaines femmes prenoient grand soin d’accréditer ; & que les gens sensés, à qui elle ne s’étoit point souciée de plaire, se contentoient de ne point écouter, sans chercher à les détruire ; & qu’enfin, elle n’avoit nulle considération. Cela la toucha assez ; mais ce qui fit bien plus d’effet, c’est qu’elle se vit bien-tôt négligée par les hommes les plus estimés, & les plus aimables : la voir, la suivre, la trouver trop coquette, & l’oublier, ne fut pour eux que l’ouvrage de peu de jours.
Notre troisiéme avoit, enfin, été remarquée. On avoit commencé par s’apercevoir qu’elle avoit beaucoup d’esprit. On se demanda, bien-tôt, on examina si, effectivement, elle étoit laide ; & la fin de ce doute, fut de la trouver extrémement aimable. Eh ! comment ne pas convenir de son esprit ? Elle en trouvoit si volontiers aux autres, & se plaisoit à démêler, dans toutes les femmes, ce qui étoit à leur avantage, comme une autre auroit cherché à les voir en ridicule ; ainsi on lui donnoit sa confiance, on vouloit son amitié, on aimoit à la faire valoir. Mais il falut partir, les deux sœurs s’ennuyoient de cette Cour ; elles vouloient absolument aller dans quelque autre qui fût tout-à-fait différente. La Fée les transporta dans un pays fort éloigné. Elles arrivérent au milieu d’une grande Ville, où l’on ne voyoit que des Palais, & dont les habitans, d’une stature noble & élevée, étoient habillés de gazes, brodées de petits coquillages qui représentoient, au naturel, des fleurs, des arbustes, des oiseaux ; & ce qui étoit plus singulier encore, ces mêmes habitans avoient le teint couleur d’avanturine, avec des yeux d’un bleu de saphir, & très-brillans ; des lévres extrémement grosses, de la même couleur que les yeux, & des dents de nacre, les plus jolies du monde. Cette bizarrerie ne choqua point les deux aînées ; elles pensérent qu’il seroit flatteur d’être admirées par des yeux couleur de saphir, & de tourner la cervelle à ces hommes extraordinaires. Pour la cadette, elle étoit fort étonnée, & tâchoit de s’accoutumer à ces figures surprenantes, afin de n’être point haïe des gens avec qui elle alloit vivre. Ses sœurs furent bien trompées dans leurs espérances : comme la beauté est une affaire d’opinion, on ne les regarda, jamais, qu’avec une surprise qui ne supposoit aucun plaisir à les voir, elles n’eurent point d’autres succès ; &, pour comble de dégoût, elles apprirent, qu’on ne les appelloit que du nom qu’elles donnoient, avec tant de plaisir, à leur cadette. Mais voici bien pis encore, étant toutes trois à une fête, où les filles du Roi formoient une danse plus singuliére que difficile, & que les deux aînées ne regardérent qu’avec dédain, (car elles ne pouvoient pas souffrir de voir briller les autres) la troisiéme se mit au rang des danseuses, qu’elle avoit beaucoup applaudies ; & comme elle avoit acquis bien des talens, croyant en avoir besoin, elle saisit si bien le caractére de leur danse, on lui sût si bon gré de se prêter, avec tant de grace, à des amusemens étrangers pour elle, qu’elle fut applaudie à l’excès. Le Roi, les Dames, les Courtisans, ne cessoient de dire : Quel dommage, qu’elle n’ait pas un teint d’avanturine, & de belles grosses lévres bleues ! Ses deux sœurs entendirent, sans doute, mot pour mot, toutes les louanges qu’on lui donna (car le dépit dans les femmes est si pénétrant) ; enfin elles pensérent en mourir de jalousie ; & le bal fini, ce fut une persécution pour partir, à laquelle il falut que la tante cédât ; à peine eut-elle le temps de prendre congé du Roi, de la Reine, & des Princesses, à qui elle donna, cependant, un secret pour se bouffir, considérablement, les lévres, aux jours de cérémonie. L’importance de ce présent, la fit reconnoître pour Fée, & elle se vit investir par un concours prodigieux de peuples ; mais elle étoit déja dans son char, & elle disparut, au grand contentement des deux aînées, qui maudissoient un pays où l’on n’applaudissoit que leur cadette.
Je ne sai pas comment j’ai oublié, jusqu’ici, d’expliquer pourquoi ces deux aînées étoient en si bonne intelligence. Il n’est pas facile de le deviner ; cela va cependant paroître assez simple. La jolie disoit, à tout moment, à l’aînée, qu’elle étoit prodigieusement belle ; la belle disoit à celle-ci, qu’elle étoit excessivement jolie ; & chacune, parce qu’elle pensoit ne prononcer qu’un mot qui n’exprimoit rien, & se moquer de sa sœur, à proportion du plaisir qu’elle lui causoit, par cette louange chimérique.
Mais comment se pardonnoient-elles leurs conquêtes, puisque l’une & l’autre vouloit, sans doute, être seule aimable ? Cette objection est plus embarrassante ; mais voici comment cette concurrence s’arrangeoit dans leur tête. La belle croyoit que sa sœur n’avoit de soupirans, que ceux qui, ne se sentant qu’un mérite commun, n’osoient se flatter d’être écoutés d’une belle personne ; & la seconde disoit ; Ils seront bien-tôt excédés de la triste beauté de ma sœur, ils me reviendront ; ainsi, c’étoit le peu de bonne opinion que mutuellement l’une avoit de l’autre, qui entretenoit leur union. On ne sauroit croire combien un mépris réciproque est souvent parmi quelques femmes, une raison de convenance, & même le nœud d’une sorte d’amitié.