L'explication du mari et de la femme cesse, et bientôt Victor entend ouvrir la porte de sa prison; mais, quelle est sa surprise, en reconnaissant son ami Henri, qu'accompagnent la vieille et son mari, et qui se précipite soudain dans ses bras, en s'écriant: Ciel! c'est Victor!—C'est toi, mon cher Henri, interrompt Victor? eh comment te trouves-tu ici?—Voilà mon père, reprend Henri, c'est moi qu'on cherchait, et c'est toi qu'on a pris à ma place.—Eh! par quel hasard?....—Je t'expliquerai tout cela; pour le moment, je dois me hâter de retirer mon ami d'un asyle si indigne de lui!
Henri prend Victor par la main, et tous montent dans un appartement, où la vieille s'empresse de témoigner ses regrets à notre héros. Pardon, lui dit-elle, je ne connaissais pas le fils de mon époux: je savais seulement qu'il était à Léipsick: un de mes gens, qui l'a vu naître, l'a reconnu dans un des fauxbourgs de cette ville. Il venait, disait-on, se promener, tous les soirs, au bois de Rosendhall; j'avais tout lieu de croire, vous trouvant cette nuit endormi, que c'était vous. Ajoutez-y la conformité qui s'est rencontrée entre vos demandes et mes réponses, tout devait confirmer mon erreur. Apparemment que vous avez fui votre père pour des motifs semblables à ceux qui ont porté Henri à quitter le sien? Vous avez donc une amante qui s'appelle aussi Constance? C'est singulier, moi, j'aurais juré que vous étiez Henri; mais je vous ai nommé, je crois; il fallait donc m'éclairer?—Non madame, reprit Victor, vous ne m'avez pas nommé, c'est moi qui vous ai dit souvent, et imprudemment sans doute, le nom de mon père, de Roger.—J'entendais bien que vous parliez souvent de Roger; mais je croyais que vous me citiez le nom d'un ami que vous regrettiez: d'ailleurs je ne connais point du tout ce Roger, moi; je ne pouvais pas deviner....—Mais, interrompit le père de Henri, il y a un Roger dont la troupe infeste depuis long-temps les forêts de la Bohême: ce n'est pas celui-là?
Victor n'osait répondre; mais son ami Henri se hâta de le tirer de cet embarras: Non, mon père, dit-il au vieillard, c'est un autre Roger. Quant à moi, mon cher Victor, juge de mon inquiétude en ne te voyant pas rentrer? J'ai attendu jusqu'à deux heures du matin, mais voyant que tu ne revenais point, je me suis rappelé que tu allais souvent te promener, le soir, au bois de Rosendhall: ses sombres réflexions, me dis-je, l'y auront retenu; et, s'il ne s'y est pas égaré, il peut être arrivé quelque accident à mon ami, dans ce bois qu'on dit n'être pas sûr la nuit. Plein de cette idée douloureuse, je suis sorti, j'ai battu, pendant plusieurs heures, toutes les routes de ce bois tortueux. J'avais bien remarqué cette espèce de tour où nous sommes; mais j'ignorais qu'elle fût habitée. Quelle est ma surprise! un homme se présente à moi, c'est mon père!.... Il m'engage à venir ici; il possède, dit-il, l'amante que mon cœur a tant chérie; je cède à ses instances, et je retrouve mon cher Victor, mon libérateur! Ah! quel heureux moment qui me rend à-la-fois mon père, mon amante et mon ami!
Henri embrasse Victor, qui répond à ses caresses naïves; puis on se met à table pour prendre quelque nourriture, dont tout le monde a besoin. Constance est appelée; Constance a revu son amant: tous deux se sont prouvé leur tendresse et leur fidélité; elle est assise près de Henri, et tous les convives sont satisfaits, excepté Victor, que le tableau de l'amour heureux afflige, non par envie, mais par le regret de ne point voir Clémence près de lui, comme Constance est aux côtés de Henri. Victor cependant craindrait que son ami ne prît son trouble pour une basse jalousie; il se hâte de reprendre sa sérénité. À présent, dit-il à la vieille femme, à présent que je suis désenchanté, daignez me dire, madame, si vous avez ici des sorciers? apprenez-moi donc la cause des images surnaturelles qui ont frappé cette nuit mes regards, ou que j'ai cru voir, du moins; car il est très-possible que tout cela soit un jeu de mon imagination exaltée.
Ce n'est point un jeu de votre raison, lui répondit la belle-mère de Henri, ce sont des réalités que mon art a su présenter à vos regards étonnés: vous saurez que mon mari et moi, nous possédons à fond la physique, et que nous nous mêlons avec succès de la magie noire, de la magie blanche, de toutes les espèces de magies possibles: nous sommes aidés par une troupe de Bohémiens, qui nous sert à merveille: nous disons le passé, nous prédisons l'avenir, et tout Léipsick a eu lieu d'admirer nos talens: on vient nous trouver ici, comme on allait chercher les Sibylles chez les anciens; c'est notre état, et nous l'exerçons avec honneur: c'est ce qui m'a fait me récrier cette nuit, lorsque vous m'avez demandé si nous étions des voleurs. Voilà le mystère, M. Victor. Les deux géans que vous avez vus dans le bois, et les ombres que j'ai fait passer devant vos yeux, dans votre cachot, sont des effets de notre art. On peut vous en faire voir bien d'autres, si cela est capable de vous amuser.
Victor sourit, et remercia la vieille. Il n'était pas curieux, Victor, et sur-tout de ces prestiges, de ces divinations, qui servent plutôt à troubler le cerveau qu'à augmenter l'entendement humain. Il vit clairement qu'il était au milieu d'une troupe de ces Bohémiens qui vont, courant tous les pays d'Europe, pour dire la bonne aventure, et il éprouva de la peine en pensant que son ami Henri était le fils d'un homme qui professait un état si bas; mais bientôt, tournant ses regards sur lui-même, il rougit du regret qu'il venait de former, et convint qu'il serait trop heureux encore d'avoir un père comme celui de Henri.
Sur le soir, Victor, qui sentit bien que son ami allait se fixer au sein de sa famille, voulut quitter ses hôtes: Henri s'y opposa; il prétendit que Victor ne devait jamais le quitter; ou bien qu'il allait, lui, abandonner son père et son amante pour tenir la promesse qu'il avait faite à son libérateur de le suivre par-tout.
Tant d'importunités fatiguèrent Victor à la fin. Victor sentait le prix de l'amitié; il était capable de tous les sacrifices pour fournir sa part de procédés dans la société intime d'un second lui-même; mais Victor avait en horreur la profession du père de Henri; il lui aurait fallu d'ailleurs vivre dans une forêt, et ce genre de vie lui eût trop rappelé Roger et sa naissance. Victor n'eût point quitté son ami dans toute autre circonstance; mais, dans cette conjoncture, rien ne pouvait le retenir. Il profita d'un moment où on le laissa seul, et sortit; mais il se trouvait dans le même embarras que la veille: il ne connaissait point les routes du bois de Rosendhall, et risquait à s'y perdre de nouveau. Il faisait jour néanmoins: un passant qu'il pria de le reconduire, lui rendit ce service.
Cet étranger qui l'accompagnait était un aubergiste de Léipsick, qui venait de faire quelques provisions à un village prochain: il se mit à causer avec Victor. Monsieur, lui dit-il, je vous demande pardon si je vous ennuie d'une histoire qui peut ne pas vous intéresser; mais je la dis à tout le monde, dans l'espoir de rencontrer celui qui en est l'objet. Vous saurez, monsieur, qu'un pauvre domestique s'est présenté tantôt chez moi tout en nage, et dans un état de lassitude qui me faisait pitié. Monsieur, m'a-t-il dit, n'auriez-vous pas chez vous un jeune homme de la Bohême, qui voyage avec un ami? on les appelle Victor et Henri. Non, mon ami, lui ai-je répondu. Ah, mon Dieu! s'est-il écrié, que j'ai de malheur! j'ai déjà fait toutes les auberges de cette ville, et voilà le métier que je fais depuis Prague. J'ai déjà crevé trois chevaux, car je vais ventre à terre pour tâcher de rejoindre quelque part ce bon Victor, qui est mon maître, monsieur, et un bon maître. Je ne sais s'il est en deçà ou au-delà de la route que je trace; s'il s'est arrêté dans quelque maison particulière, ou s'il a pris des chemins détournés. Dame, tout cela est possible, et dans ce cas mon malheur serait certain; car je suis le plus infortuné des hommes si je ne le retrouve pas. Il faut que je le voie, monsieur, il le faut; je ne puis vivre éloigné d'un jeune homme si vertueux et si malheureux!.... En disant ces mots, ce bon domestique pleurait; il m'a touché moi-même jusqu'aux larmes. Je lui ai indiqué différens moyens de s'informer de l'homme qu'il cherche, dans toutes les villes où il doit passer encore; car il ira, m'a-t-il dit, jusqu'à Calais, où il présume que son maître doit s'embarquer pour l'Angleterre. Oh, monsieur! quel excellent cœur que celui de ce brave homme! et qu'un maître est heureux quand il a l'art de se faire aimer ainsi de ses serviteurs!
Le conducteur de Victor avait débité ce court récit sans remarquer l'intérêt qu'il excitait chez son compagnon de voyage. À peine a-t-il fini, que Victor s'écrie: Il est ici, ce bon Valentin! ah! courons, courons, monsieur, au-devant de ce bon, de ce loyal domestique....—Quoi! reprit l'étranger, vous seriez.... mais en effet, voilà bien le signalement qu'il m'a donné! oui, vous êtes Victor; est-ce vous qui êtes Victor?—C'est moi, monsieur (et Victor redouble le pas).—Ah! mon Dieu, vous serez assez malheureux pour ne plus le rencontrer: il doit être sorti de Léipsick; je l'ai vu monter à cheval; il allait, disait-il, à Wirtemberg, et de là à Potzdam, à Berlin, au diable, que sais-je, moi? ce garçon-là va comme le vent. Là, voyez quel malheur! il faut maintenant que vous couriez après lui à votre tour, à moins qu'il n'ait été chez vous: êtes-vous à l'auberge?—Oui, à la ville de Londres.—Il fallait donc descendre chez moi?—Pouvais-je deviner?....—Ah, c'est vrai. Votre hôte sait-il votre nom?—Je crois que oui....—Oh! vous ne le rejoindrez pas, à moins qu'il ne soit pas encore sorti de la ville; dame, s'il partait à présent, nous le rencontrerions, ici, sur ce chemin même; c'est la route de Duben; eh puis, il faut qu'il passe l'Elbe, dans un bateau plat, avant d'arriver à Wirtemberg.... s'il n'est pas parti; oh! tenez, tenez, quel est ce cavalier qui presse si fort son coursier? Mon Dieu.... oui.... non.... il serait bien singulier!.... la rencontre serait vraiment romanesque.... on ne le croira pas.... C'est lui pourtant, oui, c'est lui, je me rappelle bien sa figure!.... Ah! mon Dieu! je ne me sens pas de joie.... il vous tenez?.... il vous reconnaît, il vous salue.... ah! le pauvre malheureux, il tombe de son cheval, il va se blesser! Doucement donc, mon ami, nous allons à toi.... il ne tient point à la terre.... enfin le voilà dans vos bras!....