Laissons Clémence combattre le devoir et le desir religieux qui la porte vers l'abbaye de Belverne; profitons du moment où elle se cache dans la chambrette pour éviter les regards de son père, qui peuvent à tout moment se porter vers sa fenêtre, et revenons à Victor qui chemine avec Valentin, vers l'église qu'il apperçoit dans la plaine, et où l'appelle à son tour le desir pieux et fervent de prier.

CHAPITRE VII.


LES RUINES ET LES TOMBEAUX.

Victor, tout troublé encore de la scène affreuse qu'il vient d'éprouver, consolé néanmoins par sa vertu qui le soutient toujours, marche donc avec son fidèle serviteur. La nuit approche, et menace d'être aussi orageuse que celle de la veille: ils se flattent de trouver un asyle chez le pasteur de l'église, et avancent toujours. Ils arrivent enfin à l'église, et bien à propos, car des torrens de grêle et de pluie tombent du firmament, et les éclairs semblent, en déchirant la nuit qui s'épaissit, rendre à la terre quelques rayons lumineux du soleil. Ils entrent; cette église est ouverte, elle est même en ruines, et des monceaux de pierres, de colonnes brisées, annoncent la dégradation la plus complète. Victor et Valentin, qui sont à couvert, examinent ensemble ces ravages du temps ou de l'inconstance humaine. Cette église ne leur paraît plus être une paroisse de village, ainsi qu'ils se l'étaient d'abord imaginé; elle fut sans doute une abbaye célèbre; l'ordonnance et la grandeur du bâtiment claustral, qu'on apperçoit à la faveur des éclairs, à travers les vitraux brisés de l'église, annoncent assez que cette abbaye antique fut habitée par un nombre considérable de cénobites. Victor ne se dit pas moins: Puisque ce lieu désert fut autrefois un temple destiné à la prière, que ses voûtes soient encore frappées de celles d'un mortel infortuné! Dieu entend, de tous les points de la terre, le cri du malheur; ces vœux monteront, aussi bien ici qu'ailleurs, au pied de son trône auguste.

Valentin, qui ne voit ni ciel ni terre, lorsqu'il n'éclaire point, serait assez d'avis que son maître quittât ce lieu effrayant, où perchent, près de lui, les oiseaux nocturnes et sinistres qu'il entend s'envoler, effrayés d'y voir deux personnes; mais Victor ne craint rien: il s'agenouille, engage son valet à en faire autant, et commence une prière mentale que Valentin est bien éloigné de partager, puisqu'il tremble au moindre bruit. À peine sont-ils dans cette position, que le chœur de l'église s'éclaire. Une religieuse, absolument voilée, paraît, tenant un flambeau dans sa main, s'approche de l'autel, tout brisé qu'il est, et s'agenouille en priant à son tour. Valentin veut faire un cri de surprise, Victor lui met sa main sur la bouche, et le contient dans une attitude silencieuse quoique étonnée. Tous deux respectant la pieuse occupation de cette vierge du Seigneur, retiennent pour ainsi dire leur respiration, et attendent qu'elle soit levée pour lui adresser la parole. Quelques instans après, la religieuse dépose le flambeau sur l'autel, et disparaît: Valentin, qui court après elle en l'appelant, remarque qu'elle s'est retirée par une petite porte cachée derrière l'autel, et qui est très-bien fermée. Valentin est au désespoir de n'avoir point interrogé la religieuse: il aurait su s'il était possible qu'elle donnât l'hospitalité à son maître et à lui. À présent, il a beau frapper, personne ne lui répond; voilà ce qu'a produit la discrétion de Victor. Ne t'alarme pas, mon cher Valentin, lui dit son maître; l'orage continue, il est vrai, nous ne pouvons nous exposer à reprendre notre route; mais cette maison est habitée, je suis sûr à présent qu'elle est habitée: cette sainte femme ne peut être seule ici; écoute-moi, prends ce flambeau, et cherchons quelque moyen de nous introduire dans la communauté. Je me trompe fort, si, derrière les débris de cette chapelle, je n'apperçois pas une porte entr'ouverte.

Valentin ne craignait point les hommes, quelque nombreux qu'ils fussent; il aurait bravé une armée, Valentin; mais, comme les plus grands caractères ont leurs faiblesses, Valentin croyait au diable, aux revenans; il avait peur des morts, on ne l'eût pas fait passer un quart-d'heure sans lumière dans une cave. Qu'on juge de son effroi, en voyant la ferme résolution où était Victor de parcourir ce vaste édifice: il ne fit pas semblant de craindre, de peur de passer pour poltron, et prit le flambeau qui brûlait sur l'autel. Il pria cependant Victor de marcher devant, comme le plus jeune et le plus alerte; puis il le suivit, en tremblant à son aise et de tous ses membres.

Une porte était en effet entr'ouverte: Victor la pousse, et les longs gémissemens qu'elle fait sur ses gonds retentissent au loin dans des souterrains qu'ils annoncent. N'allons pas là, monsieur, dit Valentin, ce ne sont que des caveaux où sans doute on enterre ici les morts. Il faut les voir, mon ami, répondit Victor; et Valentin se tut.

À l'entrée de ces voûtes sombres était une inscription, écrite en langue esclavonne, celle qu'on parlait alors dans la Bohême, et en lettres capitales qui paraissaient faites à la main:

«Qui que vous soyez, ne cherchez point à pénétrer ces ruines funèbres: respectez l'amour malheureux qui vient d'y fixer son séjour».