Pauvre Victor! un funeste pressentiment t'agite; et moi, moi qui ne suis que ton historien, je sens mon cœur palpiter, et mes genoux s'affaiblir dans l'attente de la funeste explication que madame Wolf va bientôt nous donner à tous.

Quand l'amant de Clémence se fut un peu remis de son trouble, il songea à donner les derniers ordres pour rétablir le calme dans le château, et rendre au repos les généreux serviteurs qui l'avaient aidé à repousser l'ennemi: il les assembla donc, et s'apperçut que deux seulement avaient péri sous les coups des brigands qui s'étaient introduits dans la tour, Victor donna des regrets à la mémoire de ces deux braves gens, puis il distribua des récompenses aux autres. Valentin fut ensuite chargé par lui de faire éteindre les restes de l'incendie, de nettoyer la tour, de remettre en un mot tout dans son premier état. Laissons Valentin s'occuper de ces soins avec le zèle qu'on lui connaît, et entrons avec Victor chez M. de Fritzierne. Il est temps que Victor satisfasse sa curiosité; il est temps qu'il demande à madame Wolf les motifs de son étrange conduite. Peut-être a-t-elle déjà parlé, madame Wolf; Victor le craint, et tremble involontairement. Il entre donc chez M. de Fritzierne, qu'il trouve seul, et qu'il n'ose interroger; mais son bienfaiteur l'embrasse avec la même tendresse que la veille: son père adoptif le félicite sur sa victoire, dont il vient d'apprendre les détails. La leçon est forte pour Roger, ajoute le baron; je doute que, de long-temps, il lui prenne une nouvelle envie d'attaquer mon château, ou quelque autre aussi bien fortifié.—J'en doute aussi, mon.... père.... Et cette femme?—Tu lui en veux, je le vois, de ce qu'elle est venue suspendre ta vengeance.—En a-t-elle dit les motifs?—Elle n'a point encore parlé.—(Victor se remet de son trouble.) Elle.... n'a point parlé....—Non; son évanouissement, qui a été long, s'est terminé par un sommeil bienfaisant.... Ma fille est auprès d'elle. Tout ce qu'a pu dire madame Wolf, c'est qu'elle ne veut s'expliquer que devant toi.—Eh! concevez-vous, mon père, une démarche aussi extraordinaire?—Cette femme m'étonne beaucoup, mon fils; elle m'afflige, et même m'inquiète. C'est maintenant que je regrette l'asyle que je lui ai donné.... Comment! Roger poursuit ses jours, nous nous armons tous pour les défendre, pour punir Roger, et c'est elle qui défend Roger, c'est elle qui cause sa fuite! Quelle peut être sa liaison avec ce monstre? quelle est la cause de son attachement pour un pareil scélérat? Quels qu'en soient les motifs, je ne puis souffrir ici une amie de ce brigand qui, tout-à-l'heure encore, et sous tes yeux, voulait m'arracher la vie. Rien de commun entre le criminel et moi; tous ceux qui lui appartiennent, par quelque lien que ce soit, sortiront de chez moi; ils iront vivre avec celui dont ils respectent tant la coupable existence. (Victor pâlit.)—Daignez, mon père, daignez m'accompagner chez elle: je veux savoir absolument.... je ne puis vivre dans l'affreuse inquiétude qui me tue!—Soupçonnerais-tu?...—Moi, rien; oh! rien, mon.... père!—Oui, mon cher Victor, tu as raison: allons savoir d'elle.... D'ailleurs, je veux lui parler avec une sévérité qui l'étonnera sans doute, mais que je crois qu'elle mérite. Viens, mon cher fils!.... viens, mon gendre!

Le baron s'appuie sur le bras de Victor, et tous deux s'acheminent vers la demeure de madame Wolf, où le coup de foudre le plus inattendu va écraser Victor. Victor! comme cette démarche lui coûte; comme il se repent de l'avoir provoquée! il voudrait pouvoir retarder le moment d'une explication dans laquelle ses funestes pressentimens lui font entrevoir le plus grand malheur pour lui; mais il n'est plus temps; ils sont en route, et Victor ne peut plus reculer; ils sont en route, et le baron prodigue à son fils adoptif les noms les plus tendres, les plus douces caresses. Noms tendres! douces caresses de l'amitié! c'est peut-être la dernière fois que vous faites battre le cœur sensible de mon jeune héros!

Ils arrivent enfin chez madame Wolf, qui ne repose déjà plus. Madame Wolf remercie sa jeune amie, la sensible Clémence, des soins généreux qu'elle a pour une infortunée. Clémence veut lui arracher son secret: madame Wolf n'ose le lui confier; elle craint trop d'affliger cette intéressante amie; elle voudrait retenir ses indiscrètes exclamations; elle regrette d'avoir quitté son appartement pour se rendre dans la galerie où Roger allait expirer sous les coups de Victor: mais, enfermée avec Clémence pendant l'action, on vient leur dire que Roger et les siens ont pénétré dans le château. Une minute après, on leur apprend que l'intrépide Victor a rencontré le chef des brigands, et qu'il le combat. Enfin, au bout d'un instant, on vient encore lui annoncer que Victor est vainqueur, et que tout porte à croire que Roger va périr de la main de ce jeune homme.... C'est à cette nouvelle que madame Wolf n'a pu se contenir. Elle est partie pour empêcher un crime; Clémence l'a suivie, et l'on sait l'effet que produisit leur présence sur tous les combattans.... À présent il faut que madame Wolf justifie sa conduite; il faut qu'elle parle. Qu'elle parle, grand Dieu! elle va donc enfoncer le poignard dans le sein de son jeune bienfaiteur, de celui à qui elle doit la vie! elle va donc désespérer une famille qui l'a reçue dans son sein comme une parente, une amie! Elle sait, madame Wolf, elle sait que le baron a promis sa fille à Victor, pourvu qu'il retrouve un père, mais un père vertueux; elle sait que le baron, inflexible sur la probité, ne peut unir son sang à un sang criminel; elle va rompre d'un seul mot un hymen, l'espoir de deux amans! et il faut qu'elle le prononce, ce mot terrible! Qu'on juge de sa douleur et de ses regrets! Elle cherche à reprendre sa fermeté, à se préparer à ce funeste aveu, au moment où elle voit entrer le baron et Victor: elle devine le but de leur visite, et frémit.

Tandis que l'innocente Clémence serre dans ses bras son jeune ami, insensible, pour la première fois, aux caresses d'un amour subordonné, pour le moment, à un intérêt plus vif, le baron s'approche de madame Wolf. Madame, lui dit-il d'un ton le plus sérieux, la paix et le bonheur régnaient ici, et vous en avez chassé la paix et le bonheur. Un ennemi cruel vous poursuivait; il nous attaque, il tombe en notre pouvoir, et vous l'arrachez de nos mains!—Eh! monsieur!....—Répondez, madame; êtes-vous la complice, la femme ou l'amie de ce monstre pour lequel vous témoignez un si grand attachement?.... Je vous prie de m'expliquer sur-le-champ cet étrange mystère.—Monsieur le baron....—Oui, madame Wolf, reprend à son tour Victor; oui, vous daignerez me dire pourquoi vous avez retenu mon bras, prêt à frapper un monstre.—Eh! malheureux, voulais-tu que je te laissasse égorger ton père!—Mon père!—Son père!....

Qui peut peindre cette scène de douleur?.... Victor tombe de sa hauteur sur le plancher. Le baron, glacé d'horreur, cache sa figure de ses deux mains; et Clémence, au désespoir, cherche à secourir son jeune ami, qu'elle parvient à faire asseoir, ainsi que le baron. Ô malheur, s'écrie Victor en sanglotant! ô malheur affreux!....

Madame Wolf poursuit: Vous avez voulu l'apprendre, cet horrible secret; vous m'y avez forcée, famille désolée! Eh bien! le voilà; oui, le doux, le vertueux, l'intéressant Victor est le fils d'un scélérat couvert de tous les forfaits, de Roger, en un mot! La vertu peut donc naître du crime: il en est un fatal exemple!—Ô mon Dieu, reprends ma vie, s'écrie douloureusement Victor, qui verse un torrent de larmes!—Jeune homme, poursuit madame Wolf, rappelle ton courage, réunis toutes les forces de ton ame contre un coup aussi accablant.—Femme imprudente, réplique Victor, qu'avez-vous dit? que vous ai-je fait? pourquoi me perdez-vous? Que ne pouvez-vous me rendre ma paisible ignorance!.... Hélas! je n'ai vécu que dix-huit ans, je vais mourir toute ma vie!—Mourir, interrompt Clémence!—Accablé du fardeau d'une honteuse naissance, puis-je exister, grand Dieu! puis-je exister?....

le baron, se levant.

Viens, ma fille, viens, suis-moi.

victor, se précipitant à ses pieds.