mad. WOLF.

Eh! monsieur, suis-je en état moi-même de le secourir, l'infortuné!

Le baron s'éloigne une seconde fois, en entraînant sa fille, qui tend une main à Victor. Victor s'écrie avec l'accent du désespoir: Je vous suis par-tout, monsieur, ou je meurs à vos yeux!....

Le baron double le pas; Victor le suit, ainsi que sa fille, jusques dans son appartement, où nous les retrouverons tous trois dans le chapitre suivant; mais, avant de terminer celui-ci, je dois faire une courte digression. Mon lecteur, dont je ne doute point de la sagacité, a sans doute deviné depuis long-temps que mon Victor est le fils de Roger. Il est possible qu'avec cette connaissance, la scène douloureuse que je viens de tracer n'ait pas fait sur son ame une très-grande impression. Il est possible aussi qu'ayant deviné un secret qui lui paraissait clair, il s'étonne de ce que les personnages que ce secret regarde ne l'aient pas deviné plutôt, en même temps que lui. Je le prie d'observer d'abord que, dans un roman, les personnages devinent tout, parce qu'il arrive toujours quelqu'un à propos pour les mettre au fait, parce que tout le monde s'y réunit des quatre coins de la terre, et qu'il ne doit pas s'y égarer seulement un petit enfant: mais que, dans une histoire véritable, les héros sont assujettis aux règles de la vraisemblance, et qu'ils ressemblent à une famille, dont les secrets, les défauts et la conduite sont souvent mieux connus des voisins que de ceux qui la composent. En second lieu, mon lecteur voudra bien se mettre à la place de Fritzierne et de Victor. Il relira les scènes avec madame Wolf, où ils peuvent concevoir quelques doutes, et il se dira franchement: Je vois bien, moi, que Victor est l'enfant du crime et du malheur: mais à sa place, à celle de son bienfaiteur, j'aurais repoussé loin de moi une idée si contraire aux principes d'honneur et de vertu qui sont dans leur cœur.

Enfin il le sait, Victor; il connaît le coupable auteur de ses jours. Oh! qu'il est à plaindre, Victor!.... il est maintenant malheureux pour sa vie entière: mais suivons le fil des nombreux événemens qui vont naître de cette affreuse découverte.

CHAPITRE III.


FAIBLE ADOUCISSEMENT.

Le baron, rentré chez lui, s'est jeté dans un fauteuil. Clémence est à ses pieds; elle arrose de larmes les mains de son père. Victor se promène à grands pas dans l'appartement. Absorbé sous le poids du malheur, il ne peut plus exprimer une seule de ses pensées. Quelques exclamations vagues sortent de temps en temps de sa bouche, et soulagent son cœur oppressé.... Le baron le regarde souvent, et souvent il détourne les yeux, comme saisi d'un mouvement d'horreur. Victor s'en apperçoit, et frémit à son tour en pensant à sa singulière ressemblance avec Roger.... Cette scène muette se prolonge si long-temps, qu'elle fatigue nos trois héros; Victor lui-même est prêt à tomber sans connaissance. Monsieur, lui dit doucement Fritzierne, ma fille et moi nous avons besoin de repos; j'espère que vous allez nous laisser maîtres de nous y livrer au moins pendant la fin de cette funeste journée....

Victor veut répliquer, il ne le peut, sa langue se glace sur ses lèvres; il jette un regard plein d'expression sur son bienfaiteur et sur Clémence, qui s'en apperçoit seule, et seule lui répond en usant du même langage. Clémence lui fait même signe de la main de se retirer, de la laisser seule avec un père qui a besoin de ses consolations.... Victor sort d'un air si sombre et si effrayant, que le vieux baron, inquiet, lui crie de loin: Mon ami, donne tes soins pour que tout rentre dans l'ordre dans le château: je te ferai dire l'heure à laquelle tu pourras me parler.... Je veux te parler, Victor, j'en ai besoin.