L'AMOUR ET L'HYMEN.

«Madame du Sézil, retirée avec sa fille, ne put s'empêcher d'admirer la providence, qui assigne à chaque individu une destinée qu'il ne peut fuir. Quoi! s'écria-t-elle, mon inconnu qui s'est caché à mes regards depuis seize ans, cet étranger sensible et généreux qui a su faire les plus grands sacrifices pour réparer une seule faute, c'est le fils du bienfaiteur de mon époux, c'est le jeune Jules dont M. du Sézil m'a parlé autrefois avec tant d'intérêt, l'ami de son enfance, le compagnon de ses jeux, de ses moindres plaisirs!....

»La veuve relit les lettres, que depuis long-temps elle reçoit de l'inconnu: aucune n'est signée; mais toutes sont souscrites d'un J. et d'un R. ce qui fait bien Jules Rosange. Elle s'étonne de ne l'avoir point deviné; mais elle s'abuse, il était impossible que sa pensée s'arrêtât sur un jeune homme qu'elle ne connaissait que de nom, et qu'elle ne pouvait pas supposer se rencontrer sur la même route qu'elle avait à parcourir, dans la même voiture qu'elle a choisie. Les choses les plus simples sont souvent tellement éloignées de la vraisemblance, qu'il y aurait de la folie à vouloir leur trouver des rapprochemens.

»Adèle et sa mère attendaient le marquis avec la plus vive impatience: lui seul pouvait leur donner des explications indispensables sur bien des points qu'elles ne comprenaient pas encore; mais vœux inutiles! le marquis, qu'on attendait sous peu de jours, ne vint pas; un mois s'écoula sans qu'on entendît parler de lui, sans qu'on vît revenir le fidèle Michel lui-même. L'inquiétude, la douleur, et la révolution violente qu'avaient causée à madame du Sézil l'entrevue du spectacle et la scène affreuse de la vieille marquise, tout avait altéré sa santé à un point qu'un médecin, appelé, déclara que l'infortunée avait tout au plus huit jours à vivre. Sa fille et moi, nous ne quittions pas le chevet de son lit, nous lui prodiguions les soins les plus empressés; mais nous ne pouvions calmer le vif desir qu'éprouvait la veuve de voir Rosange, de mourir dans ses bras! Dans le transport de son cerveau, elle l'appelait à grands cris, elle croyait le voir, lui reprochait sa fatale destinée, et retombait dans un accablement qui faisait craindre pour ses jours. Adèle ne savait que pleurer et implorer le ciel pour sa tendre mère: moi, je m'occupais des soins que l'état de mon amie exigeait, et je ne pouvais concevoir le retard ni le silence du marquis. Enfin, un jour que madame du Sézil était un peu plus tranquille, je vois s'arrêter à ma porte une calèche couverte; le cœur me bat, je cours, et reconnais sur-le-champ le domestique qui est derrière: c'est Michel! ô bonheur! s'il accompagne le marquis, nous allons rendre à la vie une femme infortunée! c'est Rosange en effet qui descend, se précipite dans mes bras, et me demande son amie. Votre absence, lui dis-je, a pensé lui coûter la vie: elle est encore très-mal; mais aussi pourquoi avez-vous tant tardé?....—Une forte raison, des embarras multipliés, me répond le marquis; je vous conterai tout cela, madame Germain; mais où est mon amie, je viens faire son bonheur.

»Je me hâte d'aller annoncer à madame du Sézil la plus heureuse nouvelle; le marquis m'a suivie, il est déjà dans la chambre, au lit de madame du Sézil, qui jette un cri de surprise et d'émotion. Le marquis, effrayé de la pâleur et de l'état languissant de l'infortunée, recule quelques pas, examine sa fille, et la presse contre son sein avec la plus vive tendresse. Quel moment pour ces trois amis! comme ils avaient soupiré après ce moment fortuné, et combien il leur avait coûté!.... Rosange, lui dit madame du Sézil d'une voix faible, la voilà, ta fille, la voilà; hélas! pourra-t-elle jamais t'appeler son père!—Elle le peut, réplique vivement le marquis, elle le peut dès aujourd'hui: oh! recouvre ta santé, femme adorable, et apprends la nouvelle la plus heureuse!.... Je suis libre, et je viens t'offrir ma main.—Quoi! votre épouse?—Elle n'est plus, et sa mort me rend à mes premiers liens, à mes premières affections. Deviens ma femme, ô mon amie, et donne à ta fille un père, un rang estimé, et quelque fortune!

»Vous peignez-vous, mes amis, l'impression que cette nouvelle inattendue produisit sur nous toutes. Madame du Sézil ne peut prononcer un mot; mais son front est coloré, ses yeux brillent de l'espoir du bonheur; elle saisit la main de Rosange, qu'elle presse sur son cœur: Adèle est dans les bras de son père, et moi je supplie ce dernier de nous faire le récit d'un événement aussi heureux pour ma tendre amie. La malade, qui était un peu revenue de son trouble, était en état de l'entendre. Le marquis ne se refusa point à satisfaire notre curiosité: nous prîmes tous des siéges, et le marquis commença ainsi:

«Le marquis de Rosange, mon père, était un des hommes les plus favorisés de la nature du côté du cœur et de l'esprit. Grand guerrier, fin politique, son génie l'avait rapproché du souverain, à qui il avait même rendu les plus grands services. Je me souviens toujours de lui avoir entendu raconter que combattant un jour aux côtés du jeune roi, notre grand monarque actuel Louis xiv, mon père et le comte de Bellemare, son ami, avaient eu le bonheur de sauver la vie deux fois à leur prince. Ce jeune roi, reconnaissant et sensible, prit sur-le-champ le plus grand intérêt à Rosange et à Bellemare, qui ne se quittèrent plus. Dans les troubles civils, ces deux amis furent toujours du même parti, et ne contribuèrent pas peu, par leur courage et leur prudence, à borner les prétentions de ceux qui soufflaient sur notre malheureuse France le feu de la discorde. Louis xiv leur disait souvent: Je vous marierai tous deux de ma main, messieurs, et s'il naît de l'un de vous une fille et de l'autre un garçon, je veux, je veux absolument qu'ils soient unis un jour, pour que le généreux sang qui coule dans vos veines reste toujours dans la même famille!....

»Ces touchantes promesses ne furent pas sans effet. Le roi fit bientôt épouser au comte de Bellemare mademoiselle de Sancy, fille de l'un de ses généraux, et à mon père, il donna mademoiselle de la Guiche, fille de la première dame d'honneur de la reine. Louis, en faveur de ces mariages, donna aux deux amis des terres, des châteaux; mais, fidèle au vœu qu'il avait formé de voir unir un jour les enfans des quatre époux, il exigea, en cas que le caprice ou les passions de ces enfans les éloignassent d'une union qu'il desirait; il exigea, dis-je, que les biens de celui qui refuserait passassent à la famille de l'autre; j'entends par ces biens, ceux seulement qui venaient de ses largesses. Tout fut donc ainsi décidé, arrangé et signé. Bientôt madame de Bellemare donna le jour à une fille, et ce ne fut que plus de dix ans après que M. de Rosange eut un fils. Quelque différence d'âge qui se trouvât entre les jeunes gens, le projet d'union n'en fut pas moins suivi. Les deux pères, enchantés, firent savoir cette nouvelle au roi, qui partagea leur satisfaction. J'étais donc destiné, dès ma naissance, à mademoiselle de Bellemare, et l'on m'habituait tellement à la voir un jour mon épouse, que dans mon enfance, en jouant avec elle, quoiqu'elle eût dix ans de plus que moi, je ne l'appelais que ma petite femme, et qu'elle me répondait en me nommant son petit mari.

»Cependant, en grandissant, je remarquais que le caractère de ma petite femme était aigre, impérieux, et qu'il annonçait beaucoup de dispositions à la méchanceté: je ne l'aimais pas; mais n'ayant point de passion dans le cœur, habitué d'ailleurs à obéir aux volontés de mes parens, instruit aussi des arrangement pris pour cette union par le roi, qui m'accablait de bontés, je me préparais à mon hymen sans crainte comme sans plaisir. À l'âge de vingt ans, mon père voulut me faire voyager pendant deux ou trois ans, afin de me donner la connaissance des hommes et des peuples. Je partis donc au grand regret de mademoiselle de Bellemare, et accompagné d'un seul instituteur qui avait élevé mon enfance. Je ne vous ferai point ici l'histoire de mes nombreux voyages; il vous suffira de savoir qu'après avoir vu l'Angleterre, j'arrivai à Calais, où je trouvai une lettre pour moi chez un de mes correspondans. Elle était de mon père; il m'ordonnait de revenir bien vîte, attendu que le roi voulait m'unir lui-même à mademoiselle de Bellemare avant de partir pour les frontières d'Allemagne, où il allait commander ses armées en personne. Je devais, disait-il, m'arrêter à Chantilly, où je trouverais des domestiques et des chevaux qui avaient ordre de me conduire, sans débotter, à son château de Rosange, situé à quelques lieues de Paris, où il était depuis deux mois avec la famille Bellemare, et où l'hymen devait se faire aussi-tôt mon arrivée. Cette précipitation qu'on mettait à former un lien où je prévoyais la perte de mon bonheur et de ma liberté, m'attrista; avec cela, mon digne instituteur était tombé dangereusement malade chez le correspondant où j'étais descendu. Je ne pouvais partir sans lui, l'abandonner. Je restai donc quelques jours, après avoir écrit à mon père pour lui faire part de l'obstacle qui m'arrêtait. Mon vieil ami mourut, je lui fis rendre les derniers devoirs; après quoi je me préparai à partir. L'ennui que j'éprouvais, le desir que j'avais d'éloigner encore mon arrivée, tout me porta à faire comme les écoliers (passez-moi cette comparaison), qui prennent le plus long chemin pour revenir à leur pension. Je me mis donc dans une voiture publique, qui devait rester huit jours au moins en route: je ne puis pas bien me rappeler aujourd'hui les motifs, dignes de ma jeune tête sans doute, qui m'engagèrent à voyager ainsi: peut-être était-ce ma destinée qui me poussait à prendre ce parti, car l'homme est plutôt maîtrisé par la fatalité qu'il ne l'est par sa propre volonté!