»Voilà le mystère de l'absence de Michel, lorsque vous rentrâtes chez vous, au sortir du spectacle; il a suivi mes ordres, et la marquise s'est vu arracher ses victimes sans pouvoir les découvrir. La rage et la fureur se sont emparées du cœur de cette femme, qui, dans l'impuissance de se venger, a pris le parti de tomber malade et de mourir de dépit. Voilà ce qui a retardé mon départ et celui de Michel; car je n'avais plus que ce fidèle serviteur à qui je pusse me confier; il m'était utile à Paris, pour vous avertir des moindres événemens, en cas qu'il en arrivât d'une nature à m'y retenir long-temps. Tel est le récit exact des événemens qui m'ont conduit enfin à la liberté, et qui me permettent aujourd'hui de reprendre mes premiers liens, les seuls faits pour fixer mon cœur, jaloux de se livrer à tous les sentimens que font éprouver l'amour et la nature».

CHAPITRE IX.


SUITES D'UNE PROMENADE SOLITAIRE.

«Quand M. de Rosange eut fini de parler, Adèle se jeta une seconde fois dans ses bras; pour madame du Sézil, elle ne put résister à l'excès du bonheur qui venait terminer ses maux. Après avoir balbutié quelques exclamations, elle tomba dans une faiblesse qui nous fit craindre pour sa vie. Nous nous retirâmes, et le médecin qui arriva bientôt, nous apprit qu'il désespérait des jours de cette tendre amie. Vous vous peignez notre douleur, et sur-tout celle du marquis, qui se reprochait sa mort, et craignait de ne pouvoir réparer tous les maux qu'il avait causés. Mais il avait une fille, le marquis; il lui devait un nom, un état dont sa malheureuse mère n'avait pu jouir. Le marquis prit son parti; il mit dans ses intérêts le respectable curé de Saint-Pierre, à qui il confia ses fautes et le projet qu'il avait formé. En conséquence le bon curé vint trouver madame du Sézil; et, après l'avoir préparée par degrés à la mort, qui s'avançait à grands pas, il la pria de permettre que le marquis lui donnât sa main pour le bonheur et la fortune de sa fille, à qui elle se devait à ses derniers momens. Madame du Sézil montra en cette occasion une fermeté au-dessus de son sexe; elle consentit à tout.... Ce fut donc au pied du lit de douleur que se contracta l'acte le plus saint, le plus auguste, le plus utile, puisqu'il réparait une faute, et donnait à une fille vertueuse une existence civile. Je vous abrégerai les détails de cette triste cérémonie, qui arracha des larmes de tous les yeux qui en furent témoins; je vous dirai seulement qu'un notaire fut mandé, et que tout fut fait dans les formes, et avec la plus grande sûreté pour Adèle. Madame du Sézil avait renoncé à l'espoir de jouir de cet hymen brillant; elle sentit s'avancer sa fin sans la craindre, et bientôt elle expira dans nos bras, résignée et satisfaite d'avoir fait au moins le bonheur de sa fille....

»Qu'on ne me demande pas la nature d'une maladie cruelle qui venait de la plonger si précipitamment dans le tombeau: on sait qu'il y a des momens où un saisissement seul suffit pour causer à notre sexe des maux irréparables!...... L'infortunée venait de périr enfin, et le deuil le plus sombre remplaçait la tranquillité de ma maison...... Le marquis, inconsolable, passa quelques jours avec nous; puis il nous laissa Michel, et retourna à Paris, où l'appelaient des arrangemens de famille relatifs aux biens et aux parens de sa première femme; je dis de sa première femme, car il venait d'être veuf deux fois en huit jours; mais la perte qu'il avait faite en madame du Sézil lui était bien plus sensible que la première. Il partit donc en me recommandant sa fille. J'ai encore affaire, m'a-t-il dit, à M. de Bellemare et à sa femme; ils demeurent chez moi. Quand j'aurais eu le bonheur de conserver ma chère du Sézil, je n'aurais pu l'emmener sur-le-champ à Paris, déclarer hautement mon nouvel hymen, et présenter aux parens de ma première épouse une seconde femme et une grande fille toute élevée. Tout cela m'aurait demandé du temps et des ménagemens; je vous aurais priée, madame Germain, de donner encore, au moins pendant six mois, un asyle chez vous à la mère de mon Adèle; veuillez rendre le même service la fille de votre amie; je la confie à vos soins, à votre vertu; veillez sur ses jeunes passions, tenez-lui lieu de l'appui qu'elle a perdu; qu'elle retrouve enfin en vous toute la tendresse et toute la surveillance d'une mère! Aussi-tôt que j'aurai terminé des affaires d'intérêt, trop longues peut-être pour mon impatience, je vous redemanderai ce trésor inappréciable, et j'espère que vous voudrez bien alors quitter votre solitude, pour accompagner, près de moi, votre élève, et lui servir d'amie pendant toute sa vie!

»Je remerciai M. de Rosange de la confiance qu'il me témoignait, et je lui promis de faire oublier à sa fille chérie qu'elle fut éloignée de ses parens. Adèle embrassa son père en versant un torrent de larmes, et cette séparation fut presqu'aussi douloureuse que celle qui nous avait privés pour jamais de l'infortunée du Sézil.

»Après avoir donné quelque temps à la douleur, aux regrets, je songeai à cultiver dans Adèle les heureux talens qu'elle possédait, et, pour cela, je lui fis voir un peu la société. Par-tout elle était adorée: rien en effet n'était plus aimable que mademoiselle de Rosange. C'était le cœur et l'esprit de sa mère, avec plus de graces, plus de beauté et plus de talens. Elle avait un caractère assez sérieux, mais elle n'était ni triste, ni timide; elle savait faire briller tous ses avantages sans nuire à ceux des autres, sans vanité comme sans faiblesse; mais ce qui la distinguait particulièrement, c'était une franchise et une confiance qui prenaient leur source dans un cœur pur et sensible. Cette qualité me faisait trembler pour son bonheur; je me disais souvent: Si elle aime un jour, elle aimera trop, et peut-être sans distinguer si l'objet de sa tendresse en sera digne! Elle avait devant les yeux l'exemple de sa mère, et je m'appliquais à lui en fournir d'autres de passions malheureuses: vains efforts! Toutes mes précautions devaient rester sans effets, et il était écrit que le seul malheur que je redoutais pour elle devait lui arriver.

»Huit mois s'étaient écoulés, pendant lesquels nous avions reçu plusieurs lettres du marquis. Dans ses dernières, il nous marquait qu'il nous engageait à prendre patience, que débarrassé bientôt de la famille Bellemare, il ne songeait plus qu'à rendre sa maison et son château de Rosange dignes de recevoir sa fille; tous ces arrangemens pouvaient lui coûter quelques mois, au bout desquels il se ferait un devoir et un bonheur de présenter sa fille à ses amis, et de déclarer sa naissance. Ces lettres, toujours pleines de tendresse, faisaient notre consolation: nous entrevoyions le bonheur, et l'espoir seul pouvait nous faire supporter l'absence d'un homme qui nous était également cher à toutes deux. Adèle, pour surprendre agréablement son père, et lui faire un présent, le seul qu'il pût accepter de sa fille, venait de se faire peindre; elle se faisait une fête de lui présenter elle-même son portrait, et de lui chanter, en s'accompagnant de sa basse de viole, trois couplets qu'elle avait faits à cette occasion. Je crois me les rappeler; si vous n'y trouvez pas, mes amis, un grand talent, comme poète, au moins ils vous offriront des idées simples, vraies, et du sentiment.

ROMANCE.
Père sensible, ami fidèle,
Pour te faire un présent flatteur,
Un présent digne de ton cœur,
Un peintre a choisi ton Adèle;
En faisant pour toi ce portrait,
S'il a retracé mon jeune âge,
S'il m'offre à tes yeux trait pour trait,
Il est content de son ouvrage.
Des talens de notre jeunesse
Qu'un père aime l'accord touchant!
Que l'art des vers, que l'art du chant
Sont précieux pour sa tendresse!
Pour le payer d'un doux retour,
Aux yeux d'un père offrir l'image
De l'enfant qui lui doit le jour,
C'est lui présenter son ouvrage.
Si la nature, en traits de flâme,
Dans nos yeux mit le sentiment,
Dans l'image de son enfant
Un père découvre son ame.
Si l'on distingue, en chaque trait,
De quelques vertus l'assemblage,
C'est encore, avec le portrait,
Lui rendre deux fois son ouvrage.