«Que vois-je, sur un lit de douleur! mon Adèle presque expirante. Un ecclésiastique est à ses côtés; une vieille femme, sans doute la mère de Roger, lui soutient la tête et paraît sangloter. Ô mon amie, m'écriai-je, en me précipitant sur la main d'Adèle!

»Elle me reconnaît: J'allais mourir, me dit-elle, si je ne vous eusse vue. Vous voilà! vous m'êtes rendue!.... Oh! que vous avez dû souffrir, si, vous avez ressenti ce que j'ai éprouvé depuis notre séparation.—Chère et infortunée Rosange!....—Ma bonne Sophie!—Mon amie!—Prie-les de se retirer: leur présence m'importune.

»Roger verse quelques larmes, et emmène l'ecclésiastique dans une autre pièce: mais la vieille veut absolument rester; elle prétend que sa bru, que sa chère fille ne doit point avoir de secret pour elle. Cette vieille me paraît tellement ridicule, que je ne puis retenir un sourire de mépris dont elle s'apperçoit, et qui va la fâcher si son fils ne l'appelle. Elle sort, en murmurant entre ses dents, et nous laisse seules.

»T'a-t-il appris, Sophie, me dit Adèle?....—Quoi! dois-je croire, ô mon amie, que vous ayez pu consentir à épouser....—Il l'a fallu. Approche-toi, et juge de mon affreuse situation. Roger m'aime; oh! il m'aime de bonne-foi; et moi, je l'adore! que dis-je, oui je l'adorais! tu as ignoré jusqu'à présent ce fatal secret; pardonne, pardonne, ô mon amie! si j'ai fait une faute, une seule faute, hélas! j'entrevois que j'en serai bien punie. Il m'avait vanté souvent les sites du parc d'Anet; je desirais le voir: Eh bien! me dit-il, j'attends ma mère, tel jour; je dois même aller au-devant d'elle: choisissez ce jour-là pour votre promenade; nous nous y rencontrerons peut-être, et j'aurai encore le bonheur de vous voir!.... J'accepte le jour indiqué; je te presse, Sophie, de lier cette partie; tu y consens; et voilà que des voleurs nous attaquent dans la forêt. On te sépare de moi; un homme se présente, c'est Roger; il fond sur les brigands qui me tenaient: Scélérats! leur dit-il, lâchez votre proie, ou vous êtes morts!.... Je ne sais quelle terreur s'empare de ces misérables; ils se sauvent tous, et me laissent, sans mouvement, entre les bras de Roger qui s'empresse, ainsi que son domestique, de me secourir!.... J'ouvre les yeux, et je me trouve devant Roger qui me soutient, assis tous deux sur un cheval que son domestique mène doucement par la bride. Je demande Sophie; on m'apprend que je l'ai perdue, et l'on m'amène ici, livrée aux regrets les plus douloureux. Une femme se présente; une femme âgée et respectable, c'est la mère de Roger; elle veut me consoler, c'est en vain; je ne pense qu'à mon amie, et je pleure!.... Sur le soir on m'apprend la mort de mon pauvre Michel, tué par accident; pour le coup la fièvre s'empare de mon sang qu'elle brûle; on me met au lit, et le transport le plus violent vient agiter mon cerveau.... Hier matin, Roger entre dans cette chambre où sa mère m'avait gardée pendant la nuit; il était suivi d'un ecclésiastique. Roger s'approche de mon lit, tire un poignard.... Je frémis!.... Ne craignez rien, me dit-il, c'est contre mon sein seulement qu'est dirigée cette arme meurtrière, si vous vous refusez à mes vœux. Écoutez-moi, Adèle; je suis noble, mais je suis sans fortune; jamais votre père ne m'accordera votre main.... Donnez-la-moi, cette main précieuse, il me la faut. C'est en présence de ma mère, c'est entre les mains de ce ministre des autels que nous allons jurer de nous aimer comme époux! Adèle, pensez-y bien; je me perce à vos yeux de ce fer homicide, si vous ne consentez sur-le-champ à devenir mon épouse....

»Vous jugez de mon trouble, chère Sophie, continua mon amie! Eh quoi, barbare Roger! tu choisis le moment où, privée de mon amie!.... Est-il possible de persécuter plus cruellement une femme! Roger me presse toujours de consentir à cette union: il tourne le poignard contre son cœur; sa mère veut arrêter son bras: Laissez-moi, s'écrie-t-il, je meurs, si je ne l'obtiens!.... La mère tombe évanouie sur un siége; l'ecclésiastique me presse: Allons, mon enfant, me dit-il, c'est un homme qui vous adore! Voulez-vous être cause de sa mort!.... J'étais malade, ma Sophie: j'étais absorbée par la douleur, je croyais avoir perdue pour toujours!.... Je n'attendais moi-même que le trépas; je voyais un homme prêt à se tuer de désespoir, et je l'aimais!.... Eh bien! lui dis-je, prends donc ta victime: mais tu n'en jouiras pas long-temps; le tombeau te la dispute, et va t'en séparer bientôt.... À peine eus-je achevé ces mots, que la mère recouvre sa raison; Roger se précipite sur ma main qu'il couvre de baisers, et l'ecclésiastique se met à faire je ne sais quelle cérémonie très-courte, après laquelle il nous annonce que nous sommes mariés. Absorbée par tant de secousses à-la-fois, je tombe dans un profond assoupissement, pendant lequel j'ignore, hélas! jusqu'à quel point Roger a pu abuser de ses droits d'époux.... Le soir, je me trouve dans ses bras que je n'ai pas la force de repousser, et l'on me rend à la vie, à l'espoir, en m'apprenant qu'on a découvert les traces des brigands qui vous ont enlevée. Je presse, je supplie Roger; je lui annonce que je meurs s'il ne vous retrouve.... Il me le promet, et ce matin, il se met en route pour vous retirer des mains des malheureux qu'il a dû livrer à la justice. Je vous embrasse enfin, ma Sophie, et vous me revoyez mariée, hélas, loin de vous, sans le consentement de mon père, de mon père que je ne puis plus revoir, jamais!.... Oh! les traîtres, ils ont abusé de ma jeunesse, de mon inexpérience, de mon fol amour, de la faiblesse de ma santé, de tout, de tout! Je suis leur victime, leur esclave! Ils peuvent m'emmener par-tout, faire de moi tout ce qu'ils voudront: je ne leur demande qu'une grace, c'est de ne jamais me séparer de ma Sophie!

»Ainsi parla mon amie, et je vis au trouble de sa narration, au désordre de ses idées, que sa raison était un peu aliénée par tous les coups qu'on venait de lui porter. Vous jugez de l'excès de ma douleur et de mon indignation: je ne doutais pas un moment que la mère de Roger, et peut-être le prêtre lui-même, ne fussent supposés pour abuser de la crédulité d'une enfant. Je soupçonnai même le perfide Roger d'avoir arrangé le complot des voleurs dont il était peut-être parfaitement connu. Toutes ces idées se présentèrent en foule à mon imagination, et me pénétrèrent d'une secrète horreur; mais le mal était fait; mon amie était déjà assez accablée: pouvais-je ulcérer encore son cœur en lui faisant part de mes conjectures? c'eût été l'achever! Je me contentai, pour le moment, de la consoler, d'adoucir ses regrets, de veiller sur sa santé, de contribuer, par ma présence, qui lui était si chère, à son rétablissement, et je me promis d'attendre du temps et de mes remarques, pour être sûre de la perfidie de Roger, ainsi que de ses complices, d'en faire part alors à mon amie, et de prendre ensemble un parti.

»Lorsque je me trouvai seule avec Roger, je lui fis tous les reproches que méritait sa conduite, sans toutefois lui faire connaître les soupçons que je formais sur sa prétendue mère, et sur ses liaisons avec les voleurs de la forêt. Il convint, avec moi, qu'il avait choisi une circonstance peu favorable pour engager Adèle à lui donner sa main; mais il se rejeta sur la violence de son amour. Maintenant, ajouta-t-il, elle est ma femme; vous êtes son amie, je vous laisse libre de rester en France, ou de l'accompagner; mais je vous avertis que je l'emmène en Allemagne, ma patrie, et que nous partons après-demain.

»Roger se retire après ce peu de mots, et me laisse pétrifiée.... Il l'emmène en Allemagne, et sans revoir son père! Son père! qu'ai-je dit osera-t-elle se présenter à ses regards, l'oserai-je moi-même? n'est-ce pas à moi qu'il a confié sa fille? ne m'a-t-il pas rendue responsable de ses mœurs et de sa main dont elle a disposé?.... Jamais, jamais je ne pourrai supporter le poids de sa colère.... Que dois-je donc faire?.... accompagner par-tout mon Adèle, écrire à son père, et sur-tout tâcher de faire différer le départ de Roger. Ce parti pris, j'écris à monsieur de Rosange; je lui avoue la faute de sa fille, mes torts, et je lui fais part du voyage projeté par l'époux d'Adèle; cet époux perfide, je le lui nomme, et je l'engage à employer tout son crédit pour faire rompre ce mariage, sans doute illégal; je lui promets de lui donner souvent de nos nouvelles, et de lui faciliter tous les moyens de reprendre les droits qu'un père doit avoir sur sa fille.

»Quand cette lettre fut faite, je pris le parti d'attendre qu'il passât un voiturier quelconque pour l'en charger, n'osant pas la confier aux gens de Roger, gens d'assez mauvaise mine d'ailleurs, ni aux valets de l'auberge, dans la crainte qu'elle soit interceptée. Je ne dis pas non plus à mon amie que je venais d'écrire à son père, et, comme elle était très-faible, j'espérai gagner quelques jours auprès de Roger pour l'engager à différer son voyage. Vain espoir! Le même soir Roger rentra pâle, égaré et entièrement défait. Sa prétendue mère lui demanda ce qu'il avait, il ne lui répondit pas; mais il nous déclara à tous que cette nuit même nous partions pour l'Allemagne. En vain lui représentai-je qu'Adèle et moi nous avions des affaires à terminer en France, qu'il fallait absolument que je retournasse à ma maison de Dreux, où j'avais des effets précieux.... Retournez-y, me répondit-il brusquement: je n'ai pas besoin de vous; mais pour Adèle, elle ne me quittera pas: elle peut se passer d'ailleurs de vos effets et des siens; j'ai là-bas des moyens de fortune suffisans pour elle, pour vous et pour moi.

»Adèle lui fit à son tour mille objections qu'il n'écouta point; elle pleura, parla de son père; il lui tourna le dos, et fut s'enfermer avec huit à dix hommes d'une figure repoussante, et qui, comme lui, devaient faire, mais séparément, le voyage d'Allemagne. Quand je fus seule avec Adèle, je crus qu'il était temps de frapper les grands coups, afin de l'engager à fuir avec moi, à nous échapper des mains de Roger par tous les moyens possibles. Je lui fis donc part, et des renseignemens donnés à Michel sur un fameux voleur, à l'hôtel du Paradis, renseignemens qu'elle ignorait, et de toutes mes conjectures sur l'aventure de la forêt, sur la mère, sur l'ecclésiastique qui ne paraissait plus dans la maison, et que j'avais tout lieu de croire des gens supposés. Adèle m'écouta avec la plus grande attention: elle frémit d'abord; mais bientôt elle me calma, et chercha même à détruire tous mes soupçons. Que tu es injuste, me dit-elle, Sophie! peux-tu penser de pareilles horreurs d'un homme que je ne crois pas d'ailleurs très-délicat, mais que je jure être incapable de tant de bassesses! Les voleurs de la forêt, c'est lui qui les a chassés, qui m'a sauvée, arrachée de leurs mains, et tu supposes!.... Ah! Sophie, Sophie, je ne reconnais là ni ton cœur ni ta raison! Il est vrai que sa mère me paraît être une vieille folle, sans usage comme sans éducation; il est vrai aussi que Roger est un homme très-dissimulé, qu'on ne sait rien de ses affaires; que je n'ai jamais rien compris à son arrivée dans cette auberge, où se trouvent, à point nommé, sa mère et un ecclésiastique: il est encore vrai que tout est mystérieux dans sa conduite, comme dans le genre de monde qu'il fréquente; mais si cet homme est dissimulé, est-ce une raison pour le croire un vil scélérat? il m'aime, Sophie, et l'amour n'entre point dans le cœur des êtres dégradés par le crime.