»Ce joli petit métier ne pouvait durer long-temps. À tout moment je proposais, au conseil, de partir pour d'autres provinces: le jeu plaisait trop à ces messieurs pour le quitter si-tôt; ils ne m'écoutaient pas, reculaient toujours le départ que je pressais; et bientôt, hélas! l'expérience prouva que j'avais raison de craindre. Voici ce qui nous arriva un jour.

»Nous tenions, régulièrement tous les matins, un conseil dans le bois de Boulogne, bois très-touffu, isolé au milieu des champs, et situé à trois quarts de lieue de Paris. Un jour Verdier manque au conseil: chacun de nous, ignorant ce qu'il est devenu, cherche sa trace, et le lendemain il ne paraît pas encore. Pour le coup, l'inquiétude nous saisit, et nous convenons, si Verdier est encore absent tout le jour, de partir tous au milieu de la nuit, et de nous réunir, dans la forêt d'Anet, par des chemins détournés. Je rentre chez moi, accablé de tristesse, et craignant, au moindre bruit que j'entends, de voir entrer des estafiers disposés à m'arrêter.... La matinée entière se passe, et je commence à craindre qu'en restant chez moi, il soit plus facile aux gens de la police de me trouver, en cas que Verdier soit entre leurs mains, qu'il ait nommé ses complices, et qu'on me cherche. Je descends donc, tremblant, dans le dessein d'errer à l'aventure en attendant la nuit qui doit, ou détruire mes craintes, ou couvrir ma fuite: une femme, âgée et respectable, qui demeurait au-dessous de moi, me fait appeler: je connaissais cette dame comme une excellente voisine, qui m'avait rendu souvent des petits services, sans se douter de l'état dangereux que je professais. J'entre chez elle, croyant qu'elle va m'apprendre qu'on épie mes démarches: c'est tout le contraire, ce sont des consolations qu'elle me demande, à moi, à moi dont le courage chancelant a besoin d'être raffermi!

»Je trouve cette dame au lit, plongée dans le plus grand abattement. Mon cher voisin, me dit-elle d'une voix faible, vous m'avez inspiré de la confiance, et je veux vous en donner une preuve. Vous me connaissez peu: vous savez cependant que je vis seule, retirée, sans domestique, que ma faible fortune ne me permet pas d'avoir, sans autre société enfin qu'une vieille parente qui demeure à deux pas d'ici, et chez laquelle je vais passer mes soirées. Écoutez, écoutez le récit affreux de ce qui m'est arrivé cette nuit, et daignez me donner des conseils sages et prudens sur la conduite que je dois tenir?

»Mon trouble était extrême, et cette dame me proposait de partager le sien! Peu s'en fallut que je ne la quittasse sur-le-champ, en prétextant quelques affaires pressantes, pour ne pas entendre son histoire, que je présumais être un véritable radotage. La suite me prouva que j'avais très-bien fait de lui témoigner de la complaisance. Je m'assis près d'elle, et la priai de parler, ce qu'elle fit en ces termes.

«Je revenais hier soir, mon cher voisin, de chez la parente en question: je m'étais attardée, il est vrai; il était huit heures, et vous savez qu'il y a tant de voleurs aujourd'hui, qu'il est imprudent à une femme seule de rentrer trop tard. Je revenais enfin, lorsqu'au détour de cette rue, deux hommes, pris de vin, m'accostent, et me croyant apparemment plus jeune et plus jolie, veulent à toute force m'emmener chez eux, en me tenant des propos que la pudeur m'empêche de vous rapporter. Je me débats, ils insistent; je crie, ils veulent me fermer la bouche; enfin je ne sais ce que je serais devenue sans un passant, un homme fait, d'un extérieur très-décent, qui vient à mon secours, tire son épée, et met en fuite les deux agresseurs. J'étais restée sans mouvement, appuyée contre une borne; l'inconnu vient à moi, remet son épée dans le fourreau, ôte son chapeau, et me prenant doucement la main: Madame, me dit-il, je me trouve bien heureux que le hasard m'ait fait passer ici assez à propos pour vous tirer des mains de deux misérables qui vous insultaient.—Monsieur, lui dis-je, bien rassurée, je ne sais comment vous prouver ma reconnaissance.—Vous plaisantez, madame, ma récompense est dans le faible service que j'ai eu le bonheur de vous rendre. Cependant, madame, comme ces coquins ne sont pas loin, et qu'ils pourraient encore vous attaquer si je vous quittais, permettez-moi de vous offrir mon bras jusqu'à votre demeure.—Ah! monsieur, combien vous m'obligez! je n'aurais pas osé abuser à ce point de votre complaisance.—Daignez la mettre, madame, à toutes les épreuves, et je vous jure que vous ne pourrez jamais la lasser.

»Je prends le bras du généreux inconnu, et nous arrivons ensemble, en causant avec intérêt sur divers points, jusqu'à la porte de l'allée de cette maison, que j'ouvre avec mon passe-par-tout.... Permettez-moi, ici, mon cher voisin, de reprendre haleine. Le trouble où m'a jetée l'incident qu'il me reste à vous raconter, est encore trop violent, et je crains qu'il ne me conduise au tombeau....».

«Ici ma voisine se repose un moment, puis elle continue ainsi son récit, qui, jusques-là, m'intéressait fort peu».

CHAPITRE X.


NUIT D'UNE VIEILLE FEMME; CE QUE CELA VEUT DIRE.