Elle s'était éprise de Maxime, et, pour le rencontrer, elle venait chez les Borel, qu'en sa qualité de Lomas elle trouvait pourtant bien bourgeois.

M. Borel, arrivé de Lyon la veille, transmettait à M. Daubré les nouvelles commerciales. Ils devisaient ensemble sur les probabilités d'une guerre civile aux États-Unis. Ces bruits de guerre alarmaient également les deux industriels. En effet, un conflit en Amérique fermerait le principal débouché de l'industrie lyonnaise, et amènerait nécessairement pour la fabrication lilloise la hausse des cotons.

Mlle Bathilde causait en aparté avec un tout jeune homme, le frère de M. Daubré.

Mme Daubré coquetait avec Maxime.

Mme Borel les observait attentivement. Elle avait fait un vœu à Notre-Dame de Fourvières pour la conversion de son fils, et elle s'étonnait que tant de vœux et de neuvaines eussent encore produit si peu de résultats.

Laure feuilletait un album, et Béatrix, au piano, déchiffrait une romance à demi-voix. À côté d'elle se tenait le frère de Mme Daubré, Lionel de Lomas, un gandin de la seconde jeunesse, qui lui débitait des fadeurs en veloutant son regard. Lionel était pauvre et Béatrix aurait un million de dot. Mais, à la dérobée, il contemplait Madeleine Bordier avec une expression singulière.

Madeleine brodait une tapisserie, et, plus rapprochée de la lampe que les autres personnages, elle se trouvait en pleine lumière. Parfois elle relevait la tête. Cette tête, resplendissante de vie, de réelle jeunesse, jetait comme un rayonnement sur cette société plus ou moins guindée et factice.

«Ces crises commerciales qui nous sont si funestes, disait M. Borel, ont cependant leur utilité, car elles matent la classe laborieuse. Depuis la guerre d'Italie, il s'est produit à Lyon, parmi les anciens voraces, je ne sais quelle sourde fermentation qui ne laisse pas que d'être inquiétante. On dit que la misère seule pousse le peuple à l'insurrection; mais trop de bien-être a aussi son danger: il développe chez l'ouvrier l'esprit d'indépendance et des idées ambitieuses; plus l'ouvrier possède, plus il devient difficile à gouverner; enfin, quand il a devant lui quelque avance, il n'hésite point à se mettre en grève pour obtenir une augmentation de salaire. Chez vous les grèves sont-elles fréquentes?

—Nous en avons eu une en 49, répondit M. Daubré.

—Et vous avez cédé?