—Mais enfin, avez-vous vérifié par vous-même, visité leur fabrique?

—Oui, selon vos recommandations, j'ai voulu voir par mes yeux, et, sous un prétexte, j'ai pénétré dans les bureaux. Toutes les fabriques de soieries sont concentrées dans le quartier des Terreaux; et à voir ces rues si calmes, on ne pourrait soupçonner que là s'est réfugiée toute l'activité commerciale de Lyon. J'ai été stupéfait en entrant dans la fabrique des Borel. Je croyais trouver de vastes bureaux, un personnel considérable, tout cet appareil dispendieux que supposent d'aussi vastes affaires. Mais non; seulement quelques commis silencieux qui montrent des échantillons; quelques caissiers chargés de la correspondance, un atelier de dessin où travaillent en causant une dizaine de dessinateurs, voilà ce que présente aux regards la puissante maison Borel. J'ai visité d'autres grandes fabriques, et c'est partout de même.

—Mais alors vous êtes sûr?...

—La maison Borel est connue à Lyon comme l'est ici la maison Rothschild. Si vous avez un million, vous pouvez le placer en toute sécurité entre les mains de M. Maxime Borel. Au vingt, c'est déjà assez gentil.

—Je n'ai pas tout de suite deux cent soixante-dix mille francs qu'il doit à ses autres créanciers; mais j'ai donné ordre à mon agent de change de vendre mes Saragosse dès que la plus petite hausse se produira. D'ailleurs, puisque c'est moi qui, sous un nom supposé, le poursuis, je saurai me faire attendre. Assurez-le que dans quelques jours vous lui présenterez les quittances de tous ses créanciers. N'a-t-il pas besoin aussi de quelque argent de poche?

—Oui, il m'a demandé de lui trouver en outre soixante mille francs aux mêmes conditions.

—Une idée! s'écria Mme de Courcy, si je lui vendais pour trois cent mille francs mon petit hôtel de la rue Blanche? Il m'en a coûté cent cinquante mille; ce serait une bonne affaire, car il n'est loué que dix mille francs. Il faut que nous lui trouvions une femme qui ait envie de cet hôtel. Décidément ce jeune homme m'intéresse. Pour le fils d'un fabricant de province, il n'a rien de bourgeois. Il a de l'esprit, il est artiste, il m'amuse. Je veux contribuer à son bonheur.

—En le ruinant, fit Renardet avec son rire satanique.

—Bah! quand je le pousserais à dépenser un ou deux millions pour jouir dans le bel âge, ne lui en restera-t-il pas toujours assez pour grignoter le plaisir quand il n'aura plus de dents? Je veux l'aider à se poser sur un grand pied. Je veux en faire un héros de la haute fashion. Vous savez que je suis un peu artiste en ce genre.

—Je l'ai toujours dit, fit Renardet avec componction, malgré votre réputation de femme d'esprit, vous êtes encore méconnue.