—Ce n'était pas à moi, je le crains.
—Non, je le confesse. Je composais une idylle, une églogue, tout ce qu'on peut imaginer de plus sentimental, de plus champêtre. Mais je m'aperçois que je me meurs de faim. Permettez-moi de manger d'abord, car voilà mon chocolat qui attend. Ah! mon ami, que cette vie me fatigue! Je rêvais.... comme vous allez rire!... je rêvais de me marier vertueusement et de me retirer à la campagne, dans quelque coin ignoré de la France. J'achèterais une grande propriété et je ferais de l'agriculture. Je me livrerais à l'élevage des races ovine, porcine et bovine, à l'engraissage des gallinacés. Car j'ai appris par une dure expérience que les bêtes valent mieux que les hommes. J'exposerais aux concours régionaux, et je ferais dans ma localité la pluie et le beau temps. J'ai toujours eu, vous le savez, des goûts de domination, et je pense, comme César, qu'il vaut mieux être le premier dans son village que le second à Rome. Enfin je veux quitter le monde avant que le monde me quitte. Comme je ne puis plus espérer de régner à Paris, je n'aspire maintenant qu'à gouverner une basse-cour et qu'à goûter les plaisirs innocents de la campagne.
—En effet, ma chère Lucrèce, un changement aussi imprévu dans vos goûts et vos idées m'amuserait, s'il ne m'inquiétait plus encore. Auriez-vous eu la fièvre cette nuit? Quelque cauchemar aurait-il jeté du noir dans votre esprit? J'aime mieux croire cependant que c'est le printemps qui infuse dans votre cœur cet amour des champs et de la vertu.
—Vous l'avez dit, de la vertu. J'éprouve le besoin de me rendre utile à la société. Je fonderai peut-être un hospice, ou bien je deviendrai dame patronnesse d'un bureau de bienfaisance.
—N'avez-vous pas rêvé aussi de couronner des rosières?
—Il se peut.
—Et de doter les jeunes filles de bonne conduite, afin qu'elles trouvent des maris?
—Pas encore; mais cela viendra.
—Enfin, dit Lionel en riant, il faut expliquer toutes les bizarreries des femmes par cet impérieux besoin de changement que je regarde moins comme un défaut que comme une richesse de leur nature, et qui les jette en un moment d'un extrême à l'autre. Et vous épouseriez?
—J'avais d'abord pensé à vous, Lionel; mais je crois que nous nous connaissons trop. Il faut un peu d'inconnu dans l'amour: car je rêve un mariage d'inclination. Je rêve.... vous allez rire encore!... je rêve l'amour dans le mariage; je rêve une lune de miel.