Enfin, si Mlle Borel avait quelques prédilections pour la Française, c'était que le peuple français, nonobstant sa réputation de galanterie, est, en réalité, un des moins libéraux envers la femme. Après la société musulmane, la société française est peut-être celle qui lui accorde le moins de garanties, la traitant, comme on l'a dit, «en mineure pour ses biens, et en majeure pour ses fautes.» N'est-ce pas aussi en France, dans un synode catholique siégeant à Mâcon, que s'agita cette incroyable question: «La femme a-t-elle une âme?» Tel était alors le libéralisme français et chrétien envers les femmes. Depuis lors a-t-il fait beaucoup de progrès? Le moyen âge du moins entourait la femme de vénération et lui adressait un culte. Aujourd'hui les restrictions à sa liberté sont les mêmes, et le respect n'existe plus.

Mlle Borel rêvait l'anéantissement des préjugés locaux, des morales contradictoires, des croyances ennemies, par la science et par un sentiment élevé de la dignité humaine et de la justice. Elle voulait apporter sa pierre à ce vaste édifice qui sera l'œuvre des siècles; elle voulait mettre en présence, à propos de la femme, cette dernière esclave de nos sociétés modernes, les coutumes despotiques, les opinions empreintes encore de barbarie que l'habitude nous empêche d'apercevoir chez nous, mais qui nous révoltent chez notre voisin.

Son livre était surtout adressé aux femmes. Son but était de les instruire de leurs droits, de les relier entre elles, ces martyres de toutes les nations. Ce qu'elle entreprendrait surtout, ce serait l'histoire de la prolétaire dans tous les pays, l'histoire de la majorité enfin. Tel était l'objet de ses études et le motif de ce grand voyage auquel elle comptait consacrer plusieurs années.

Aucune affection personnelle, pas plus son frère que Madeleine, ne pouvait la retenir; et d'ailleurs Madeleine paraissait satisfaite de sa position chez Mme Daubré. Mlle Borel était donc sans inquiétude de ce côté.

Madeleine en effet, par délicatesse, lui avait dissimulé les dégoûts de sa nouvelle position. Certes Mme Daubré était pour elle remplie d'égards, elle lui parlait en amie plutôt qu'en supérieure.

Ainsi elle lui disait avec sa voix la plus mielleuse:

«Ma chère Madeleine, n'êtes-vous pas fatiguée? serait-ce abuser de votre obligeance que de vous prier de me lire quelques chapitres de ce roman que j'ai commencé hier?»

Madeleine ne pouvait refuser; et pendant plusieurs heures qu'elle eût pu consacrer à son travail, elle s'appliquait à lire un mauvais livre, dépourvu pour elle de tout intérêt.

Ou bien encore:

«Madeleine, un peu de musique, s'il vous plaît. Cela me calmerait les nerfs que j'ai très-malades.»