—Je vous croyais bonne, reprit le Hongrois avec colère; mais non, vous n'avez pas de cœur; autrement vous ne me feriez pas souffrir.

—Je vous l'ai dit dès le premier jour de notre rencontre, repartit Fossette avec fermeté, jamais je ne consentirai à retomber sous la dépendance d'un homme. Croyez-vous qu'il ne m'ait pas fallu un grand courage pour en sortir et renoncer à l'oisiveté? Sans parents, abandonnée dans la rue dès l'âge de quatorze ans, j'ignorais ce que c'était que l'honneur. Seulement, j'avais ma fierté qui se révoltait contre cette ignoble exploitation de l'amour et contre la brutalité de l'homme. Je me sentais avilie et j'ai voulu me relever. Je me suis relevée seule, par le travail. Mais les commencements ont été durs; je n'avais pas toujours du pain; le travail me répugnait et me fatiguait; j'avais des crampes dans tous les membres. Vous ne pouvez savoir ce que c'est que travailler tout le jour, sans relâche, pour qui n'y est point habitué. J'ai lutté, je me suis roidie, et j'ai vaincu ma paresse. Maintenant j'y suis faite. Ce travail, toujours le même, est pénible sans doute, mais il ne me paraît plus un supplice. Enfin, et surtout, je suis libre, libre! je ne dois à personne ma subsistance. Et puis, savez-vous, Barnolf, maintenant je m'estime. Ce sentiment que je n'avais pas connu jusqu'alors, je ne pourrais plus y renoncer. Sans doute j'ai eu beaucoup de chance, puisque depuis six mois je n'ai jamais manqué d'ouvrage, que j'ai mangé à peu près à ma faim. Je n'espère pas être aussi heureuse toujours; mais j'y ai bien réfléchi, car l'ouvrage peut me manquer d'un jour à l'autre; je me laisserais plutôt mourir que de retomber jamais dans cet avilissement.»

Barnolf ne se fût point attendu à cette vertueuse déclaration de principes chez une fille de mœurs aussi peu rigides. En tout autre moment, peut-être eût-il souri de cet alliage de dignité et de légèreté, de cette morale à la fois austère et par trop indépendante.

«Quelle importance attachez-vous donc à l'argent? lui dit-il. Accepter les présents d'un homme qu'on aime, ce n'est, pas s'avilir.

—Et vous, accepteriez-vous les présents d'une femme? Vous admettez donc deux règles de conduite, une pour les hommes et une autre pour les femmes? Moi, j'attache de l'importance, non pas à l'argent, mais à la liberté. Si j'acceptais vos bienfaits, je ne serais plus libre.

—Oui, oui, c'est cela! libre, dit Barnolf avec sarcasme, libre! Est-ce qu'on est libre, quand on aime? Mais je comprends: vous préférez votre liberté. Vous voulez être libre d'aimer M. Robiquet, ouvrier chapelier, et d'autres peut-être de même acabit?»

Fossette pâlit. Elle hésita; et M. de Barnolf la regardait en cet instant avec une expression si haineuse qu'elle crut de sa dignité de le braver.

«M. Robiquet, ouvrier chapelier, répondit-elle, a cent fois plus de cœur et de vraie noblesse que M. Léopold de Barnolf. Il n'insulterait pas une femme.»

Barnolf, offensé et terrible, s'avança vers Fossette et leva la main pour la frapper.

Mais Fossette le contint par un tel regard qu'il laissa retomber sa main.