Il possédait deux filatures, l'une dans le quartier Saint-Sauveur, et l'autre en dehors de la ville. Il y avait joint tout récemment un tissage mécanique.
Quiconque n'a pas traversé les courettes de Lille, quiconque n'a pas visité ces caves malsaines et nauséabondes où croupissaient, il y a quelques années, les ouvriers de cette ville, la plus riche de la Flandre, celui-là n'a point vu la misère dans toute sa hideur, celui-là ne peut se représenter l'état de dégradation morale et physique où elle fait descendre l'être humain.
On se souvient encore de l'émotion produite par les révélations navrantes d'un illustre économiste; on n'a pas oublié le sombre tableau qu'il traça de ces logements souterrains.
Aujourd'hui la plupart de ces caves ont été détruites; mais en 1863 un assez grand nombre existaient encore.
Vers le milieu de la rue des Étaques, rendue célèbre par la description qu'en a faite Blanqui, se trouvait un de ces bouges. Il était habité par un fileur du nom de Gendoux.
Un soupirail fermé par une trappe servait à la fois de fenêtre et de porte. Il n'y avait d'autre escalier qu'une mauvaise échelle appuyée contre l'entrée. Ce jour parcimonieux, arrivant d'en haut, rendait plus lugubres encore des murs noircis par le temps et la malpropreté. Le mobilier était sordide.
Cependant, quelques objets de luxe à bon marché, un miroir sur un bahut entre deux vases dorés, des fleurs en papier, des images encadrées, attestaient qu'une jeune fille avait paré naguère ce triste intérieur. Maintenant il y régnait ce désordre et cette incurie qui accusent l'abandon bien plus encore que la misère.
Une femme déjà vieille, Thérèse Gendoux, était assise au-dessous du soupirail. Elle cousait un sarrau. À peine recevait-elle un jour suffisant pour ce travail grossier. Deux enfants étiolés, au visage blafard et boursouflé, aux membres amaigris, se tenaient à côté d'elle.
Le plus jeune était âgé de quatre ans; mais on lui en eût donné deux au plus. Il se traînait à terre et fouillait dans les immondices qui couvraient le sol. L'autre, une fille de sept ans, ourlait un carré de grosse toile. À ce travail, elle gagnait environ deux sous par jour.
Ces enfants appartenaient, non pas à Thérèse, mais à une ouvrière de fabrique qui s'absentait tout le jour et habitait la même cave.