Quant à Madeleine, elle était profondément touchée et heureuse de cette affection, et elle le lui disait, car elle croyait toujours aimer Maxime Borel.

Elle pensait que le cœur ne peut changer; qu'une femme, sous peine de déchoir, de se dégrader, ne doit aimer qu'une fois. Mais était-ce bien son cœur qui avait aimé Maxime? Ce sentiment n'était-il pas plutôt un de ces amours de tête si communs chez les jeunes filles?

Maxime était beau, généreux, séduisant. C'était surtout le seul homme jeune qu'elle eût connu dans l'intimité. Sans doute elle le jugeait frivole, homme de luxe et de plaisir avant tout. Sans doute elle se disait que cette intelligence peu cultivée ne s'élevait jamais dans des sphères bien hautes, et que peut-être même ce caractère n'était pas tout à fait estimable. Mais, avec sa vive imagination, elle se le représentait comme une de ces organisations exubérantes, enthousiastes, qui se jettent dans les excès parce que notre société étroite et comprimante refuse tout essor fécond à leurs énergiques facultés. Elle en avait fait un héros, une sorte de demi-dieu auquel elle vouait un culte dans son cœur.

Elle ne pouvait donc reconnaître ainsi du jour au lendemain, que Maxime n'était point taillé dans ces proportions héroïques, que c'était tout simplement une belle et sincère nature, un charmant garçon qui, moins comprimé par les jésuites, moins gâté par ses parents, moins gâté par les femmes surtout, eût pu devenir, comme son père, avec l'âge et la réflexion, bon citoyen, bon époux et bon père de famille.

M. de Lomas surveillait Albert et Madeleine, et leur amour naissant, aussi pur que naïf. Et, s'il souriait parfois de leur ingénuité, lui, blasé, sceptique, incapable de tendresse, il jalousait leur bonheur.

Toutefois, craignant de faire manquer son mariage, il n'avait point renouvelé vis-à-vis de Madeleine ses tentatives de séduction; mais il ne renonçait pas à poursuivre cet amour qui l'attirait violemment; il attendrait d'être marié. D'avance, il calculait le temps que pourrait demander et son mariage et une lune de miel raisonnable. Or, dans six mois, il aurait satisfait à toutes les convenances, et pourrait très-décemment reprendre sa liberté.

En attendant, il fallait séparer Albert et Madeleine. D'ailleurs c'était l'ordre que lui avait donné Lucrèce.

Malgré les sollicitations de Lionel, Albert n'avait assisté que rarement aux soirées de Mme de Courcy. Son cœur était trop plein de Madeleine pour prêter la moindre attention aux coquetteries provocantes de la courtisane. Pudique comme une jeune fille, il ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre l'amour peu voilé que lui promettait Lucrèce par ses regards langoureux et ses paroles à double entente. Ce monde bruyant, futile, vicieux, tout élégant qu'il fût, ne pouvait convenir à cette âme délicate et rêveuse. Quand il rentrait chez lui, il se sentait mal à l'aise, mécontent de lui-même. Il lui semblait qu'il eût mieux employé son temps à lire quelques pages de poésie ou seulement à contempler le front pur de Madeleine. Il ne voulut plus retourner chez Mme de Courcy.

Cependant Lucrèce, blessée dans son amour-propre, irrité des dédains de cet enfant, sentait grandir en elle une passion qui, satisfaite, n'eût été peut-être qu'un caprice. Maintenant cette pensée l'absorbait comme une idée fixe. Il semble que ce soit le juste châtiment réservé à ces natures perverses que d'éprouver, à un moment donné de leur existence, un de ces amours violents et pleins de souffrances qui vengent d'un seul coup tontes les victimes de leurs artifices diaboliques.

Comme Albert avait reçu de fréquentes invitations de Mme de Courcy, Lionel lui persuada que les convenances l'obligeaient, s'il ne voulait pas assister à ses soirées, à lui faire du moins une visite de politesse.