C'était cette scène, si brièvement relatée dans la dépêche télégraphique, qui rappelait à Lille M. Daubré.

[3]Potion composée de thériaque, que les ouvrières des manufactures donnent trop souvent à leurs enfants pour les assoupir.

[4]Les ouvrages de MM. Blanqui, Villermé, Jules Simon, etc., abondent de tableaux plus effroyables encore que celui-ci. En peignant toute la réalité, nous craindrions d'être accusé d'exagération ou d'invraisemblance; nous craindrions surtout de tomber dans un réalisme par trop abject. Nous reproduirons seulement ce passage que Jules Simon emprunte à Blanqui: «Le foyer domestique des malheureux habitants de ces réduits se compose d'une litière effondrée, sans draps ni couvertures; et leur vaisselle consiste en un pot de bois ou de grès écorné qui sert à tous les usages. Les enfants les plus jeunes couchent sur un sac de cendres; le reste de la famille se plonge pêle-mêle, père et enfants, frères et sœurs, dans cette litière indescriptible, comme les mystères qu'elle recouvre. Il faut que personne n'ignore qu'il existe des milliers d'hommes parmi nous dans une situation pire que l'état sauvage....» «Ce tableau est encore vrai, ajoute Jules Simon. «On a fait de grands efforts, mais le nombre des pauvres croit dans une proportion effrayante.

[IV]

Après la retraite si brusque de la famille Daubré et la discussion un peu orageuse de la soirée, les Borel se séparèrent avec quelque froideur.

Mlle Borel se trouvait blessée par l'attitude railleuse de sa famille.

Maxime appréhendait l'éloignement de Mme Daubré. Béatrix, jalouse de Madeleine, affecta de ne pas lui souhaiter le bonsoir. Madeleine se retira triste et pensive. Elle se répétait avec amertume ces paroles de Mlle Borel: «Il n'y a pas de dignité possible sans l'indépendance matérielle.»

C'était une nature fière et fortement trempée que cette fille d'ouvriers; et Mlle Borel s'était appliquée à développer chez elle la dignité et la force de caractère, qui sont la meilleure sauvegarde pour une femme.

«En effet, se disait Madeleine, que suis-je ici? Une enfant recueillie par charité. Mlle Bathilde est trop généreuse sans doute pour me faire jamais sentir ma position dépendante; mais le langage et les regards parfois méprisants et protecteurs de Laure et de Béatrix me rappellent trop que je suis une étrangère dans la maison. Mme Borel aussi ne me témoigne plus la même bienveillance. Enfin il me semble que parfois Maxime me parle avec une légèreté....»

À cette pensée, une rougeur brûlante lui monta au visage. Elle s'assit sur son lit.