«Ah çà! que fait donc Lucrèce? il est deux heures et demie, dit-il en arrangeant ses cheveux devant la glace. Lucrèce!... ajouta-t-il avec une expression de fatigue. Il faut que je me marie, ne serait-ce que pour me délivrer de cette servitude. Mais si je lui recommandais Geneviève! Elle la placerait peut-être chez sa couturière. Oui, mais elle est jalouse.... Nous verrons.»

[VII]

Mme Daubré, née de Lomas, était une Lilloise blonde et frêle, avec de grands yeux vert de mer, un peu rêveurs et couverts; des yeux perfides, des yeux félins en un mot. La figure fine, allongée, le nez aquilin, d'une courbe délicate, la narine nerveuse et transparente, des mains diaphanes, blanches et effilées, en faisaient un type vraiment aristocratique. Tout cet ensemble accusait une impressionnabilité presque maladive, jointe à une grande sécheresse de cœur, résultats ordinaires d'une vie oisive et du développement excessif de la personnalité.

Mme Daubré posait en vaporeuse, ce qui, malgré les tendances ultra-réalistes de notre époque, est encore bien porté, dans certaines provinces du moins. Elle affectait donc de s'envelopper de gaze, de tulle et d'étoffe légère. Ce goût pour le nuage tenait-il à la disposition poétique de son esprit? Non, elle était maigre et cherchait à fondre des lignes un peu trop anguleuses.

Cette femme n'était ni bonne, ni mauvaise, ni vieille, ni jeune, ni laide, ni jolie, ni sotte, ni spirituelle. Et cependant, à force d'artifices, de poudre, de cold-cream et de mots appris, elle réussissait à passer pour une jeune et jolie femme de beaucoup d'esprit.

Mme Daubré avait trente-huit ans, et, sentant que son règne allait bientôt finir, elle redoublait de soins et de coquetterie pour le maintenir quelques années encore. Son amour pour Maxime, le dernier peut-être, était devenu presque une passion. Cependant elle avait adopté cette devise, que pour conserver sa beauté, il ne faut aimer, pleurer et rire qu'à moitié, trois choses, ajoutait-elle, qui plissent horriblement.

Comme son frère, nature très-mobile, elle portait la même ardeur dans la coquetterie, et montrait la même dureté de cœur quand l'amour s'éteignait. C'était le même goût pour le luxe et la même morgue aristocratique.

À Lille, il y a fort peu d'aristocratie. Elle est pauvre et d'autant plus entichée de ses titres de noblesse. Malgré son horreur pour la roture, à trente ans, Mlle de Lomas avait épousé M. Daubré. En philosophe elle avait jugé qu'un million vaut bien une particule.

Mme Daubré se montrait à Lille fort exigeante pour la composition de son salon; mais à Paris elle prenait plus de latitude et allait dans toutes les maisons où elle pouvait trouver des admirateurs.

Elle avait rencontré dans le monde Maxime Borel, et par l'attrait des contrastes sans doute, elle s'était éprise de ce bouillant jeune homme, dont l'esprit sceptique et les façons de sportsman l'avaient subjuguée.