Mlle Bathilde ne répondait pas; mais elle serrait contre son cœur les mains de Madeleine. L'héroïsme de cette enfant lui cassait un attendrissement qu'elle ne pouvait dominer. Elle pleurait. C'était la première fois que Madeleine surprenait une émotion chez ce cœur qu'elle croyait impassible, qu'elle aussi avait accusé parfois d'insensibilité.
À la vue de ses larmes, elle se jeta à son cou par un élan irrésistible; et, pendant un instant, ces deux nobles âmes se confondirent dans une sainte effusion.
«Oh! mademoiselle, s'écria Madeleine, je suis à vous, je suis votre chose, car c'est vous qui m'avez tirée du néant. Si mon départ doit vous causer la moindre peine, parlez, je vous obéirai, vous le savez bien.
—Ce sont, ma fille, les plus douces larmes que j'aie versées en ma vie. Je suis fière d'avoir formé ton cœur. Tu es bien réellement ma fille, la fille de mon âme. Mais, tu le sais, mon enfant, les affections individuelles ne peuvent m'absorber entièrement. Ma vie et ma fortune ne m'appartiennent plus. Je les ai consacrées au triomphe d'une idée.
«Je veux entreprendre une nouvelle croisade, la croisade des femmes contre les préjugés qui les oppriment, et contre cette injustice qui place la femme pauvre, l'ouvrière, dans cette alternative effroyable: l'ignominie ou la misère. Il faut que la femme puisse conquérir la liberté par son travail. Il ne s'agit pas encore pour elle, tu le conçois, de droits politiques; il faut avant tout la tirer de cet esclavage quotidien qui la livre à une révoltante exploitation; et, pour atteindre ce but, nous ne devons plus nous borner à des protestations stériles. Il faut agir, il faut fonder des institutions qui garantissent la femme contre toutes les oppressions: la misère, la concurrence masculine, et surtout la corruption. C'est à cette grande œuvre, mon enfant, que je me suis vouée. Je veux d'abord publier cet ouvrage où j'expose toute ma pensée: la critique et l'organisation. Mais avant de le terminer, il faut que je fasse un long voyage pour étudier dans les principaux pays d'Europe et d'Amérique la situation de l'ouvrière. Or, je ne voudrais pas te faire partager les fatigues et peut-être les périls de cette entreprise.
«J'avais pensé déjà à te placer, avant mon départ, soit dans une maison honorable, soit dans un pensionnat. Je n'aperçois donc aucun inconvénient à ce que tu entres chez Mme Daubré. Je vois avec plaisir, au contraire, que tu sentes le besoin du travail, et que tu te formes à la rude expérience de la vie. Car les individus subissent les mêmes nécessités que les sociétés. On n'est grand, on n'est fort qu'à la condition d'avoir souffert, qu'à la condition d'avoir travaillé. Je vais maintenant hâter mon départ. Quand je reviendrai, j'aurai besoin de ta jeune activité.»
Madeleine avait écouté Mlle Borel avec une religieuse admiration.
«Alors, comme aujourd'hui, mademoiselle, lui dit-elle, je serai fière d'être l'humble instrument de votre grande pensée.
—Cependant, mon enfant, ajouta Mlle Borel, je ne veux pas te laisser dans l'inquiétude relativement à ta famille. J'ai cherché à la tirer de la misère en donnant à tes sœurs des professions. J'ai cherché aussi à guérir ton père de son malheureux penchant en lui procurant de l'ouvrage. Il était trop tard. Puisque ta mère et tes sœurs sont encore dans une position si précaire, je te remettrai mille francs pour elles, afin que Claudine puisse venir à Paris, afin que Marie et ta pauvre mère reçoivent les soins que réclame leur état.
—J'accepte, mademoiselle, ce dernier bienfait. J'irai leur porter cette somme moi-même. En partant demain pour Lyon, je pourrai être de retour au commencement de la semaine prochaine. Je ramènerai Claudine.»